A lire aussi

Les parlers jeunes en région parisienne

Article publié dans le n°1175 (16 juin 2017) de Quinzaines

Un ouvrage récemment publié aux éditions Ophrys présente les résultats d’une longue enquête sur l’évolution des parlers urbains. Cette publication a été coordonnée par Françoise Gadet, professeur de sociolinguistique à l’université de Paris-Ouest.
Les Parlers jeunes dans l’Île-de-France multiculturelle
(Ophrys)
Un ouvrage récemment publié aux éditions Ophrys présente les résultats d’une longue enquête sur l’évolution des parlers urbains. Cette publication a été coordonnée par Françoise Gadet, professeur de sociolinguistique à l’université de Paris-Ouest.

Des entretiens ont été menés au sein d’une population choisie en fonction de plusieurs critères : la proximité enquêteur-enquêté, une variable sociolinguistique (le langage) et trois critères sociodémographiques : l’âge (de 12 à 37 ans, la façon de parler ayant été privilégiée par rapport au seul critère de l’âge biologique) ; l’appartenance aux couches populaires ; et le fait d’être en contact avec des milieux multiculturels. La synthèse présentée dans l’ouvrage porte sur un total de soixante-douze heures d’enregistrements et sur plus d’un million de mots.


Il en ressort d’abord un constat sur le débit, plus élevé que dans les enregistrements recueillis à partir des années 1970. « Ce débit rapide s’accompagne le plus souvent d’un rythme haché du fait de la présence récurrente de “petits mots” sans rôle syntaxique évident ni dénomination grammaticale arrêtée, car souvent les grammaires n’en parlent pas[1]. »
Parmi ces « petits mots », on découvre des marqueurs discursifs comme vas-y et des continuateurs comme et tout, genre, voilà, tout ça, tu vois ce que je veux dire : « Et vas-y, ils commencent à nous contrôler et tout. » Cette présence massive de marqueurs discursifs et de continuateurs fait office d’intensification dans les mises en scène de la parole – notamment dans les récits, où ils sont très nombreux.
Les écoutes mettent en évidence deux emprunts relativement récents à l’arabe, wesh et zaama, et un à l’anglais, bluff : « J’ai fait bluff, mais je vais jamais en prendre, tu rigoles ou quoi. » Les formes wesh et zaama, qui sont des introducteurs de discours direct, peuvent être traduites par « quoi, comment » pour wesh et par « genre » pour zaama : « Je me suis dit : mais wesh, elle a vraiment peur de moi. » « Et zaama, il a beaucoup d’argent et tout ça. » Genre peut également avoir valeur d’exemplification, se rapprochant alors de comme : « Il y a des expressions bizarres que j’avais jamais entendues, genre bader, des trucs comme ça. »
L’étude fait apparaître l’usage de verbes sous leur seule forme non conjuguée. Le verlan produit une économie de ce type : par exemple, pécho (relié à choper au sens de « draguer », dont la forme est invariable : infinitif et participe passé), mais aussi goleri, tèje, québlo : « Tu sais quoi, je l’ai pécho ; mais vas-y, va la pécho. »
Les enregistrements mettent en valeur un emploi nu (sans déterminant) de mec, spécialisé dans la valeur d’appellatif : « Des rappeurs qui se mettent à l’électro, mec, c’est pas mon truc. » Des formes voisines sont observées avec man, gars, frère, frangin, keum, poto, narvalo, gros. On trouve même une fois sœur, alors qu’il y a plusieurs occurrences de frère adressé à une fille…
Une évolution dans l’équilibre entre très et trop est également mise en évidence, trop tendant à se substituer à très. L’examen précis des contextes d’apparition montre un changement dans le fonctionnement syntaxique de trop : baisse de l’emploi de trop comme modificateur d’un adjectif ou d’un adverbe ; confirmation de son emploi comme complément adverbial d’un verbe, notamment être (« J’étais tisé au rhum, c’était trop, tu vois ») ; apparition plus récente de la duplication de trop avec valeur d’intensification (confirmée par la prosodie) et le couplage avec la négation, où trop modifie de manière inattendue pas (ce que d’autres adverbes comme vraiment pouvaient déjà opérer) : « Faut pas trop trop rigoler avec eux. » « J’ai trop pas roulé vite, quoi. »

Les jeunes semblent conscients d’avoir des pratiques langagières singulières, tout en hésitant entre le regretter et en être fiers. Ils se réapproprient les expressions stigmatisantes qui leur sont souvent associées (wesh wesh) : « Je vais pas parler en wesh wesh avec mes parents. » De même qu’ils caricaturent leurs façons de parler dans des stéréotypes : « Wallah, je les ai pas traités, je leur parlais normal, wesh. »
L’enquête montre aussi que le parler des jeunes issus des banlieues populaires influence ceux des autres groupes, par exemple de Neuilly ou du XVIe arrondissement, accusés par les premiers de vouloir les imiter pour « se la jouer racaille ».

En conclusion, les auteurs rappellent les lacunes de nos connaissances sur la langue parlée, les grammaires ne traitant pour l’essentiel que de langue écrite. Ils constatent que la syntaxe du français se maintient, tandis que les évolutions du lexique, bien plus mouvant par nature, contribuent à donner l’impression d’une langue différente. Pour finir, c’est le passage du temps qui permettra de distinguer entre les innovations réelles, annonciatrices d’autres changements à venir, et les effets de mode, qui céderont la place à d’autres usages. Il faut probablement avoir plus de 50 ans pour connaître c'est bath, et moins de 40 ans pour dire parce que genre j'étais limite. On sait que la première expression n'a pas résisté au passage du temps, mail il est trop tôt pour savoir si la seconde, qui connaît un réel engouement, sera complètement intégrée dans la langue française.

[ Extrait ]

« Qu'est-ce qu'une faute ? C'est une forme qu'une institution signale comme s'écartant de l'usage valide. Le problème est que les structurateurs de la langue (ou puristes) méconnaissent l'usage oral et notamment les faits de variation. Ils chaussent donc les lunettes de l'écrit pour contester la façon de parler de leurs contemporains. Pour prendre un exemple simple, la plupart des locuteurs utilisent rarement le ne de négation à l'oral et le maintiennent à l'écrit. »

Collectif, Les Parlers jeunes dans l’Île-de-France multiculturelle, p. 128.

[1] Françoise Gadet (éd.), Les Parlers jeunes dans l’Île-de France multiculturelle, Ophrys, coll. « L’essentiel français », 2017, p. 35.

Patricia De Pas