« Dis-moi qui tu hais, je te dirai qui tu es ». Entretien avec Hélène L’Heuillet

Plusieurs psychanalystes contemporains ont travaillé à l’analyse de la haine, en explorant ses manifestations cliniques et ses expressions dans le lien social, particulièrement visibles ces dernières années. Hélène L’Heuillet présente une compétence particulière pour aborder cette question puisqu’elle est, outre son travail de psychanalyste, une éminente philosophe, agrégée de philosophie en 1983 et maîtresse de conférences à l’université de la Sorbonne. Hélène L’Heuillet a consacré sa carrière à explorer les marges de la philosophie politique – police, terrorisme, voisinage – en articulant réflexion conceptuelle et expérience clinique, depuis un parcours marqué par l’exil et son engagement précoce pour l’enseignement en lycée. Elle a notamment publié Tu haïras ton prochain comme toi-même (Albin Michel, 2017) et plus récemment Le Vide qui est en nous (Albin Michel, 2024).
Plusieurs psychanalystes contemporains ont travaillé à l’analyse de la haine, en explorant ses manifestations cliniques et ses expressions dans le lien social, particulièrement visibles ces dernières années. Hélène L’Heuillet présente une compétence particulière pour aborder cette question puisqu’elle est, outre son travail de psychanalyste, une éminente philosophe, agrégée de philosophie en 1983 et maîtresse de conférences à l’université de la Sorbonne. Hélène L’Heuillet a consacré sa carrière à explorer les marges de la philosophie politique – police, terrorisme, voisinage – en articulant réflexion conceptuelle et expérience clinique, depuis un parcours marqué par l’exil et son engagement précoce pour l’enseignement en lycée. Elle a notamment publié Tu haïras ton prochain comme toi-même (Albin Michel, 2017) et plus récemment Le Vide qui est en nous (Albin Michel, 2024).

Patricia De Pas : Vous êtes philosophe et psychanalyste. Vous avez écrit sur la violence telle qu’elle se manifeste à l’époque contemporaine. D’où vient la haine qui s’est installée dans le débat public et sur les réseaux sociaux ?

Hélène L’Heuillet : La haine qui s’exprime à la moindre occasion dans le débat public et qui inonde les réseaux sociaux est d’abord un effet paradoxal de l’entrée des techniques de communication dans les arts de gouverner, et de l’ère de la communication en général. Curieusement, plus on communique, moins on se parle et plus les discours perdent leur consistance. Les réseaux sociaux notamment transforment à ce point les conditions d’interlocution qu’ils facilitent le déchaînement haineux. La haine a toujours existé dans le psychisme humain, mais sur la scène publique, elle était refoulée, présente et absente en même temps, indirectement dite, sous-entendue. La manifestation décomplexée de la haine est toujours le symptôme d’une dégradation du langage. Il faut « dépsychologiser » la haine pour comprendre pourquoi elle n’est plus suffisamment refoulée dans la vie publique comme, d’ailleurs, dans la vie privée. La haine ne s’oppose en effet pas tant à l’amour qu’à la parole et au discours, qui sont les conditions du pacte humain et de la limitation de la pulsion de destruction. Au-delà de la diminution du vocabulaire, de l’usage exponentiel des sigles et des acronymes, ou encore de la régression de la pratique de la lecture de livres, qui témoignent déjà d’une perte d’appétence pour les mots, on peut tenir plus radicalement pour causes des flambées haineuses la modification du statut de la négation, qui n’est plus l’outil de la symbolisation mais le facteur de la polarisation, ou de celle de l’altérité, qui n’est plus dialectisée mais rejetée. Ensuite, on peut tenter de remonter à des sources plus profondes. L’appauvrissement de la parole et du discours a commencé sous le nazisme comme le linguiste Victor Klemperer l’a observé de son vivant. On peut également évoquer ce que Lacan nomme « le discours du capitaliste », qui réifie le sujet en asservissant son désir à la consommation d’objets considérés comme des déchets — qu’ils soient des choses ou des humains — et transforme la position du maître de telle sorte qu’il n’y ait plus de contestation possible, donc plus d’autres discours.

P. D. P. : Vous parlez de flambées haineuses et évoquez la place prise par les réseaux sociaux. Comment évaluer la relation causale entre ces nouveaux usages et les violences observées ?

H. L. H. : Je ne pense pas qu’existe entre les réseaux sociaux et le déferlement de la haine une relation de causalité simple. La communication numérique est-elle cause de la haine, ou bien effet de la dégradation du langage qui accompagne la haine ? C’est indécidable, et, au fond, de peu d’importance. Ce qui est sûr en revanche est que les réseaux sociaux facilitent l’expression de la haine. Lorsque je m’adresse à quelqu’un en particulier, en sa présence, ou même par écrit, la conscience de l’écoute de l’autre inhibe en partie la haine que je peux éventuellement ressentir à l’égard de mon interlocuteur. Mais quand je réagis sur un site en laissant un commentaire, au milieu d’autres, sans m’adresser à quiconque en particulier et en tentant de mettre de mon côté le plus grand nombre d’internautes possible, je ne bride pas ma haine. Celui que j’attaque n’est pas présent ; son écoute ne constitue donc pas un barrage. La haine me confère un statut à part et me procure un vernis d’intelligence en dictant une verve en comparaison de laquelle le style nuancé paraît mou et lent. Si l’on prend un peu de distance avec notre époque, on peut remarquer que les pamphlets haineux, des mazarinades du Cardinal de Retz aux diatribes antisémites de Céline, étaient plus brefs que les grands traités érudits — à leur façon, ils témoignaient déjà d’un désaveu du langage. Les insultes et les injures, présentes dans toute parole ou discours haineux, attaquent le langage de l’intérieur. Tous les grands massacres ont été précédés de propos déshumanisants. C’est ainsi que la haine favorise le passage à l’acte. Quand je me retrouve devant l’autre, il n’est plus qu’un corps à démolir. Les réseaux sociaux en rendant la présence de l’autre purement virtuelle contribuent à sa déshumanisation. 

P. D. P. : Ces réseaux sont utilisés de manière ludique, compulsive par les jeunes générations. Peut-on dire qu'il y a une jouissance nouvelle de la haine ? 

H. L. H. : Tout à fait ! N’oublions pas que le terroriste Mohamed Merah, auteur de la tuerie de l’école juive Ozar Hatorah en mars 2012, s’entraînait à tuer en regardant des vidéos de décapitation et en jouant à Call of Duty. Cela ne signifie certes pas que tous les amateurs de jeux vidéo sont des tueurs en puissance, mais indique qu’une forme de jouissance de la haine est encouragée par le numérique. Les réseaux sociaux rendent dans une certaine mesure la haine « amusante ». Certains internautes revendiquent le statut de « hater », car ils avouent aimer dénigrer systématiquement quelques cibles choisies sur des sites privés ou publics. En cela, la communication numérique s’inscrit dans la droite ligne d’autres médias capables, comme eux, de créer des effets de masse, comme la radio. Au Rwanda, les massacres des Tutsis ont été précédés d’émissions radiophoniques réputées désopilantes dans lesquelles des humoristes Hutus se moquaient des « cancrelas » Tutsis. Le journaliste Jean Hatzfeld raconte, dans Une saison de machettes, que ceux-ci mêmes en riaient.

On peut aussi entendre « jouissance » en un sens plus juridique, comme désignant ce dont on a la possession. De ce point de vue, on peut dire que sa sortie du refoulement a permis à la haine de devenir un objet de jouissance. Traditionnellement, la haine est gênante et désagréable à vivre. Dans les traités des passions classiques, elle n’est pas ignorée, mais le but de la sagesse est de s’en libérer par la compréhension de ce qui nous arrive quand nous détestons quelqu’un. Aujourd’hui, elle est plutôt promue comme vecteur d’identification : « Dis-moi qui tu hais, et je te dirai qui tu es ». Le rejet de l’autre est d’autant plus recherché qu’il assure une identité. La polarisation politique ne serait pas possible sans cette jouissance de la haine.

P. D. P. : Pourquoi est-ce que les jeunes sont plus enclins à se laisser gagner par cette jouissance ? 

H. L. H. : La jeunesse d’aujourd’hui est née dans un environnement langagier dont il est difficile de réaliser à quel point il diffère de celui qui existait il y a moins d’un siècle, et plus radicalement encore, il y a à peine vingt ans. Il n’est guère étonnant que les jeunes ne puissent sans effort s’en décoller et qu’ils y puisent une jouissance. Outre l’addiction aux écrans qui détourne de la lente élaboration d’une pensée à laquelle, en principe, s’emploient les enfants et les adolescents, un nouveau style d’interpellation de l’autre s’impose à notre époque, notamment sous l’influence du phénomène de la téléréalité qui a formé toute une tranche d’âge. Je renvoie à l’excellent livre de la journaliste Constance Vilanova, Vivre pour les caméras, Ce que la téléréalité a fait de nous (JC Lattès, 2024). Sans taire son propre cas de jeune femme ayant grandi dans ce bain de langage, elle met au jour la violence de « la culture du clash » diffusée par ces émissions très suivies des adolescents. Le goût de la dispute, dans le « clash », n’est pas celui d’un échange d’idées comme dans la disputatio traditionnelle, mais d’une violence débridée à travers l’usage des mots comme armes pour tuer symboliquement l’autre. Le parler « cash » n’est pas une forme nouvelle de parrèsia, d’un franc-parler démocratique relevant, comme l’avait montré Michel Foucault, d’un courage de la vérité. Il est animé au contraire d’une volonté de blesser l’autre, au prétexte de le faire réagir, c’est-à-dire de l’inciter au passage à l’acte. La crudité de l’intention agressive, désormais non-voilée, relève déjà de la haine, et brouille la distinction entre ces deux registres, pourtant distincts, de l’agressivité et de haine.

Plus profondément, pour expliquer la jouissance de la haine chez un grand nombre de jeunes, on doit aussi prendre en compte l’effet d’un désastre écologique qu’il est devenu impossible de nier. Celui-ci la confronte à un nouvel impossible qui ne concerne rien moins que la projection dans l’avenir, laquelle constitue pourtant la condition sine qua non de la pulsion de vie. Les idéaux révolutionnaires et les utopies étaient traversés par le désir de vie. Même si leur mise en acte défiait le principe de réalité, ils inspiraient néanmoins de nouvelles pratiques sociales, et de nouveaux modes d’existence individuelle. Quand c’est l’avenir lui-même qui est compromis, seule subsiste la jouissance de la haine. Il n’est pas étonnant que la partie de la jeunesse qui parvient à échapper à la haine considère que le combat écologique est essentiel à la vie sociale et individuelle.

P. D. P. : On voit pourtant se multiplier les violences en marge des manifestations et des conférences publiques, y compris chez les jeunes se réclamant d’un idéal révolutionnaire...

H. L. H. : Je ne suis pas sûre que les violences qui émaillent les manifestations de rue et celles qui éclatent dans le sillage des conférences publiques soient du même ordre, ni certaine que les jeunes qui les perpétuent soient tous animés d’idéaux révolutionnaires. Le cortège de tête des manifestations, qui rassemble celles et ceux qui peuvent apparaître comme les derniers des révolutionnaires, revendique de casser, de taguer, de briser du mobilier urbain et des vitrines de banques, d’affronter la police. Mais vous remarquerez que les violences perpétrées sont uniquement matérielles, qu’aucun meurtre n’est à déplorer, qu’aucune insulte personnelle ou propos déshumanisant ne sont prononcés par les militants qui participent à ces actions. Que l’on tombe d’accord avec eux ou pas, on doit admettre que toute contestation, serait-elle insurrectionnelle comme est la leur, n’est pas pour autant haineuse. Bien au contraire, on lit sous leur plume l’expression de l’idéal traditionnel de fraternité : « L’émeute organisée, peut-on lire, est à même de produire ce que cette société est inapte à engendrer : des liens vivants et irréversibles » (Le comité invisible, Maintenant, La fabrique, 2017, p. 13). Mais ces héritiers du socialisme révolutionnaire sont aujourd’hui extrêmement minoritaires. La stratégie de conflictualisation de la vie politique de Jean-Luc Mélenchon marque une rupture avec l’horizon révolutionnaire. Elle est née d’une inspiration puisée dans le populisme de gauche de Chantal Mouffe et Ernesto Laclau. Renonçant à théoriser une transformation économique et sociale radicale, les militants de France insoumise dérivent nécessairement vers l’attaque personnelle de leurs adversaires politiques, même de gauche. L’agressivité normale de la vie politique se change alors en haine. Tout ce qui n’est pas avec soi étant, dès lors, considéré comme contre soi, la conférence d’un adversaire peut être dérangée par une perturbation organisée, qui n’a rien à voir avec une contre-argumentation et empêche même celle-ci d’advenir. Un tel populisme de gauche s’enferme dans un jeu de miroir avec le populisme de droite et d’extrême-droite. Les violences se répondent en cascade. « Fa » et « antifa » rivalisent de haine encourageant au passage à l’acte. C’est ainsi qu’à Lyon, ville ayant connu une centaine d’attaques venues de la droite radicale en quinze ans, eut lieu le lynchage mortel, par des militants antifascistes proches de LFI, d’un militant d’extrême-droite venu lui-même aider à perturber une conférence publique. L’homme fut réellement démoli dans son corps, ce qui constitue la signature propre de la haine. Un tel modus operandi tranche avec la culture de la gauche révolutionnaire, les plus violents des militants des années 1970 recommandant de ne frapper que les jambes, jamais le haut du corps des adversaires. La fin des théories de la révolution a entraîné toute une dégradation de la critique politique. Après le meurtre de Quentin Deranque, ce qu’on nomme aujourd’hui « extrême-gauche » fut qualifiée de « vermine ». À ce moment là encore, l’expression de la haine a supplanté l’analyse des enjeux et de la situation politique. Michel Foucault, au début des années 1980, parlait de « courage de la vérité ». C’est de courage de la parole et des discours que nous devons aujourd’hui faire preuve pour ne pas sombrer dans la haine.

POUR ALLER PLUS LOIN

• Hélène L’Heuillet, Basse politique, haute police : une approche historique et philosophique de la police, Fayard, 2001, 434 p.
• Hélène L’Heuillet, La psychanalyse est un humanisme, Michalon, 2006, 128 p.
• Hélène L’Heuillet, Aux sources du terrorisme : de la petite guerre aux attentats-suicides, Fayard, 2009, 346 p.
• Hélène L’Heuillet, Du voisinage. Réflexions sur la coexistence humaine, Autrement, 2016, 240 p.
• Hélène L’Heuillet, Tu haïras ton prochain comme toi-même. Les tentations radicales de la jeunesse, Autrement, 2017, 144 p.
• Hélène L’Heuillet, Éloge du retard : où le temps est-il passé ?, Autrement, 2020, 184 p.
• Hélène L’Heuillet, Traverser la folie (entre tiens avec Marcel Czermak), Érès, 2021, 250 p.
• Hélène L’Heuillet, Le Vide qui est en nous, Autrement, 2024, 286 p.

Patricia De Pas