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La révolution de la robustesse

Article publié dans le n°1274 (21 avril 2026) de Quinzaines

Avez-vous déjà fait l’expérience d’un défaut de performance ? Moi oui. C’était en classe de sport, j’étais le dernier de la classe. Mais j’aimais quand même bien faire du sport et notamment j’ai...

Avez-vous déjà fait l’expérience d’un défaut de performance ? Moi oui. C’était en classe de sport, j’étais le dernier de la classe. Mais j’aimais quand même bien faire du sport et notamment j’aimais bien le tennis. Pourtant quand j’ai rejoint un club de tennis, on m’a interdit de continuer à pratiquer le tennis si je ne faisais pas de la compétition. Cela m’a éloigné de ce sport.

Autour de nous, tout est soumis à l’injonction de performance, tout est optimisé : les villes, les campagnes, les mobilités, le digital. Mais est-ce une bonne idée de performer comme ça en permanence ? Un point de définition d’abord : La performance est la somme de l’efficacité (atteindre son objectif) et de l’efficience (avec le moins de moyens possible). Cependant la performance est critiquable, pour quatre raisons.

Optimiser fragilise. Souvenons-nous de ce qu’il s’est passé en 2021 au canal de Suez : un porte-conteneur s’est mis en travers et d’un seul coup l’Europe s’est rendu compte qu’elle dépendait de la Chine et de l’Inde pour ses produits vitaux, comme les médicaments. Le canal de Suez était censé optimiser le transport maritime international et il l’a fragilisé.

Deuxième argument : l’effet rebond. Par exemple, dans les années 1960, les réfrigérateurs étaient très énergivores. Depuis cette époque, on a fait beaucoup de progrès et ces appareils consomment moins d’électricité. De ce fait, ils sont devenus moins chers, plus attractifs, et on les a multipliés, fait grossir, connectés, déclinés (on pense à la cave à vins). Aujourd’hui la population mondiale de frigos consomment plus d’énergie. Cet effet rebond de la sobriété s’observe partout : pétrole, charbon, avions, lessive concentrée, etc.

Troisième argument : la loi de Goodhart. Imaginons un sportif de compétition qui, pour aller au sommet du podium, est amené à faire du dopage, donc à intoxiquer son outil de production, son corps. Quand une mesure devient une cible, elle cesse d’être fiable, autrement dit les indicateurs de performance sont toxiques[1].

Quatrième argument (le plus important) : notre performance a un coût qui est payé par les écosystèmes. Crise climatique. En 2023, la surface des océans s’est réchauffée dix fois plus vite que les années précédentes. Effondrement de la biodiversité. En Europe, en trente ans, nous avons perdu 80 % des insectes en masse. Pollution globale. Sur Terre, il n’y a plus d’eau sans plastique ; tous les animaux ont des nanoplastiques dans le sang. Les scientifiques nous disent que cette crise écologique est le produit de notre performance. Or qu’avons-nous imaginé pour y remédier ? Encore plus de performance... Je prends l’exemple des éoliennes géantes, au large du Royaume-Uni, qui mesurent 260 mètres de haut (quasiment la taille d’une tour Eiffel) avec des pales qui mesurent 100 mètres de long, le tout en composite non-recyclable, non-réparable ; à l’intérieur, il y a du balsa extrait des forêts équatoriales et un aimant de sept tonnes bourré de terres rares. Que l’on me dise ce qu’il y a d’écologique dans ces éoliennes ! Et ce ne sont pas seulement les éoliennes, mais également le tout-électrique, le tout-numérique, l’agriculture de précision à base de drones. Nous sommes « addicts » à la performance, nous sommes sous l’emprise de la performance. Manifestement, on apporte la meilleure réponse à la mauvaise question.

Sans doute convient-il de prendre un peu de recul sur la situation. « Quand vous bloquez sur un problème, agrandissez-le », disait D. Eisenhower. Or en agrandissant que voit-on ? On voit un monde avec une crise sanitaire récente, des crises géopolitiques (en Ukraine, au Moyen-Orient et ailleurs), des remous sociaux, des émeutes de quartier, des mégafeux, des méga-inondations, des méga-tempêtes... un monde turbulent. Si on lit les rapports des scientifiques, du GIEC, de la CIA, de l’OCDE, du Forum économique mondial, tous convergent vers un seul mot : fluctuation. Le vingt-et-unième siècle sera un siècle turbulent, fluctuant. S’impose alors une question : comment habiter un monde fluctuant ?

La réponse est peut-être simple ; peut-être même qu’on l’a sous les yeux. Les êtres vivants vivent depuis des millions d’années dans un monde fluctuant. Quels mécanismes sont à l’œuvre ?
Prenons un exemple. Notre température corporelle est à 37 °C. Or en laboratoire on observe clairement que l’optimum d’activité des enzymes et des protéines de notre corps se trouve à 40 °C et non pas à 37 °C. Notre métabolisme n’est pas à son optimum d’activité à 37 °C. Certains enzymes sont un million de fois plus actives à 40 °C qu’à 37 °C. Le système immunitaire garde donc une marge de manœuvre qui est loin d’être négligeable mais reste transitoire (au-delà de trois jours, une température de 40 °C est mortelle...).

Autre exemple : le rendement énergétique de la photosynthèse est de 0,3 à 0,8 % ; les plantes « gâchent » près de 99 % de l’énergie solaire. Désormais, on sait que cela permet aux plantes de préserver une marge de manœuvre pour affronter les fluctuations lumineuses et biologiques. Ainsi, chez les êtres vivants, on trouve beaucoup de lenteurs, de gaspillages, en somme de... contre-performances. Les êtres fonctionnent sur la robustesse : ils parviennent à maintenir le système stable malgré les fluctuations. Les êtres vivants ne sont pas parfaitement adaptés, ils sont d’abord adaptables. Ils ne renforcent pas leurs points forts, ils se construisent sur leurs points faibles. Ils ne sont pas performants et robustes : ils sont robustes parce qu’ils ne sont pas performants.

Transposons ces constats au monde social. Que faire pour gagner en robustesse ? Nous pouvons augmenter la diversité de nos activités, avoir plus d’objets bricolés, réparables, ne pas prendre toujours le chemin le plus court sur nos trajets et avoir des alternatives au cas où le chemin le plus court serait bloqué. C’est la robustesse du quotidien. Cela peut paraître utopique de basculer de la performance à la robustesse. Mais c’est déjà ce que l’on est en train de faire...
Par exemple dans l’agriculture, on est en train de passer de l’agriculture intensive à l’agroécologie, la permaculture, les jardins créoles dans les Caraïbes, cet ensemble de pratiques que l’on pourrait appeler l’agriculture de l’imprécision. Cette agriculture-là est beaucoup plus robuste : les parcelles sont autonomes, capables de gérer elles-mêmes les sécheresses, les pathogènes, grâce à la diversité cultivée.
On voit aussi se développer les ateliers de réparations, y compris vendus par les grandes entreprises elles-mêmes. On trouve de plus en plus de coopératives, d’habitat participatif, qui génèrent beaucoup de robustesse sociale, psychologique. En somme, on a déjà basculé, et c’est irréversible, vers un monde de la robustesse pour faire face à un monde devenu fluctuant.

On peut s’effrayer à l’idée d’abandonner la performance, cela en raison de notre addiction. Et pourtant, on a tout à y gagner. On éviterait le « burn-out » des humains et des écosystèmes. En favorisant la robustesse, on respecte son corps, on respecte les autres et les écosystèmes. Au vrai, il n’y a pas grand-chose à regretter du monde de la performance. Dans ce vingt-et-unième siècle qui devient très fluctuant, évitons le piège de la performance, soyons robustes.

[1] La loi de Goodhart, du nom de l'économiste qui l'a formulée pour la première fois en 1975 en prenant comme exemple la politique monétaire anglaise, indique que « quand une mesure devient un objectif, elle cesse d'être une bonne mesure », car elle devient sujette à des manipulations, directes (trucage des chiffres) ou indirectes (travailler uniquement à améliorer cette mesure).

[Olivier Hamant est biologiste, directeur de recherche de l’INRAE et de l’École normale supérieure de Lyon. Il est spécialiste du développement végétal.]

Olivier Hamant