Sur le même sujet

Une théorie moderne de la coopération pour le XXIe siècle. Entretien avec Bernard Harcourt

Professeur à l’université Columbia, où il dirige le Centre de pensée critique contemporaine, il est également professeur titulaire à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris. Bernard Harcourt, connu pour sa critique du « mythe de l’ordre naturel », s’attaque ici à l’un des piliers de l’économie libérale classique.
Bernard Harcourt
Le coopérisme : une théorie politique, économique et sociale
Professeur à l’université Columbia, où il dirige le Centre de pensée critique contemporaine, il est également professeur titulaire à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris. Bernard Harcourt, connu pour sa critique du « mythe de l’ordre naturel », s’attaque ici à l’un des piliers de l’économie libérale classique.

Patricia De Pas : Le coopérisme est une « révolution tranquille » qui serait déjà à l’œuvre, écrivez-vous, au sein des systèmes politiques, économiques et sociaux. Quels sont les pionniers de cette révolution et quelles régions du monde sont concernées ?

Bernard Harcourt : C'est un excellent point de départ. Je souhaite mettre en avant les héros méconnus du mouvement coopératif, l'effort collectif d'innombrables personnes anonymes au sein des coopératives du monde entier, qui travaillent ensemble et s'autogèrent démocratiquement dans plus de trois millions d'entreprises coopératives et de mutuelles à travers le monde — plus de 12 % de la population mondiale sont membres de coopératives de toutes sortes aux quatre coins du monde, en particulier dans les pays du Sud ou dans des pays comme l’Espagne ou l’Italie qui regorgent d’entreprises coopératives. J'ai voulu rendre hommage à tous les penseurs et acteurs fondateurs, tels que Charles Fourier, Charles Gide, Peter Kropotkine, Robert Owen, W.E.B. Du Bois, Angela Davis, entre autres — tous des champions de la coopération. En fait, j’ouvre mon livre avec ces pionniers. L’idée centrale est que nous pouvons former des associations coopératives et mutualistes pour répondre à tous nos besoins humains : des coopératives pour travailler ; des coopératives d’habitat pour nous loger ; des coopératives alimentaires pour nous nourrir ; des coopératives de producteurs pour produire ensemble ; des coopératives d’éducation et de garderie pour apprendre ; des compagnies d’assurances mutuelles pour réduire nos risques ; des coopératives de crédit pour réaliser nos opérations bancaires ; des organisations d’aide solidaire pour nous soutenir mutuellement ; et de véritables organismes à but non lucratif au service de la communauté.

Mais nous devons, surtout, souligner l’importance des gens ordinaires qui créent et contribuent aux coopératives pour améliorer leurs communautés locales. J’écoutais justement ce matin un reportage sur Radio France concernant le travail accompli par Solidarité active Saint-Ouen, une épicerie solidaire à Saint-Denis, et les personnes s’occupant de l’association, comme Lavinia Fournier ou Emmanuelle à la caisse, qui sont capables de s’entraider, de recevoir des dons ou d’acheter sur le site Internet Dons Solidaires, et de vendre des marchandises, des produits frais et des produits d’hygiène, à un prix bien inférieur à celui d’une épicerie classique. Je pense aussi à Louise Gayet qui vient de me contacter hier depuis les Entreprises coopératives, après avoir entendu parler du livre et qui souhaite réfléchir à la manière de faire avancer le projet du coopérisme.

Les véritables héros ici sont les personnes qui, dans leur vie quotidienne, font preuve d’initiative et prennent leurs responsabilités en créant leaurs propres coopératives pour améliorer leur environnement local. C’est votre ami de la coopérative « bio » du coin qui remplit les rayons pendant son temps libre, ou votre voisin qui siège au conseil d’administration de la coopérative. Ces héros anonymes sont la véritable force motrice de la coopération.

P. D. P. : Face à notre dépendance en ressources, énergétiques notamment, vous écrivez qu'il est urgent de faire le choix du coopérisme. Ce modèle peut-il devenir la norme ? Est-il compatible avec l'économie de marché ? 

B. H. : C'est précisément en raison de notre interdépendance sans précédent que nous n'avons d'autre choix que de nous tourner vers des pratiques de coopération et de solidarité, en particulier face à la crise climatique mondiale. Les pratiques coopératives sont par nature plus locales et se soucient de l'environnement dans lequel elles s'inscrivent. Il en va autrement pour les entreprises dont les actionnaires se trouvent à l'étranger, qu'ils soient situés à l'autre bout du monde ou à l'autre bout du pays.

Dans ces entreprises cotées en bourse, les actionnaires ne se soucient guère de l’environnement dans lequel les travailleurs travaillent ou les consommateurs consomment. En revanche, dans une entreprise coopérative, les membres sont profondément conscients de l’environnement dans lequel ils opèrent. C’est pour cette raison que l’un des sept principes fondamentaux des coopératives – qui existent depuis le début du vingtième siècle – exige que les coopératives œuvrent pour la durabilité et un environnement sain. Les personnes qui travaillent ensemble au sein d’une coopérative bio locale s’approvisionnant en produits biologiques auprès des fermes voisines auront intrinsèquement un impact plus positif sur le climat. 

Nous ne devons toutefois pas être naïfs ou irréalistes. Il ne fait aucun doute que nous devons mettre en place des politiques climatiques aux niveaux mondial et national, et que nous devons maintenir la pression sur nos gouvernements. À la suite de la réélection du président Trump et compte tenu de son déni du réchauffement climatique, d’autres nations occidentales reculent sur leurs objectifs en matière climatique et cela doit évidemment être corrigé au niveau mondial, chose qui ne peut pas se faire uniquement par le biais des coopératives. Pendant que des efforts à plus grande échelle sont en cours, nous pouvons et devons nous tourner vers les pratiques coopératives pour renforcer la durabilité de notre production et de notre consommation.

En ce qui concerne les économies de marché, vous posez une question difficile, car le terme que vous utilisez peut être interprété de différentes manières. Je soutiens que nous devons remplacer le capitalisme soi-disant de libre marché par un coopérisme généralisé. Je ne suggère pas que cela remplacerait l’utilisation des mécanismes de marché pour l’échange de biens, car ces mécanismes existent depuis l’Antiquité, bien avant l’avènement du capitalisme, et ils sont susceptibles de continuer à fonctionner à l’avenir. Les marchés locaux à travers la France ne vont pas disparaître. Ce que je propose revient à instaurer un régime économique différent, fondé sur la coopération, par opposition au capitalisme d'exploitation que nous connaissons aujourd'hui. Bien sûr, le coopérisme devra se développer et prospérer dans notre régime économique actuel, mais il est destiné à le supplanter au long terme.

P. D. P. : Vous écrivez que les modèles dont nous avons hérité sont aujourd'hui inopérants compte tenu de la découverte des limites planétaires. Comment penser une théorie politique nouvelle ?

B. H. : Les théories traditionnelles de l’individualisme et du choix rationnel sont désormais obsolètes. Vous connaissez sans doute ces modes de pensée dominants dans les démocraties libérales occidentales : ils adoptent une approche économique qui se concentre sur le calcul de ce qui est rationnel pour l’individu censé ne poursuivre que son propre intérêt. Ces approches ont fondé nos théories de l’autonomie et de la liberté au cours du siècle dernier. Mais elles se heurtent de plein fouet aux nouvelles formes d’interdépendance planétaire qui caractérisent cette ère du changement climatique mondial. Nous devons donc les repenser entièrement et changer le point de départ de nos analyses. Mettre désormais l’accent sur la communauté et la localité. Développer de nouvelles approches philosophiques qui prennent pour unité d’analyse l’intérêt général de la collectivité et un milieu écologique florissant. Nous devons penser au bien-être collectif plutôt qu’au seul intérêt individuel.

P. D. P. : Le professeur Jean-Baptiste Say, l'un des théoriciens de l'économie libérale au dix-neuvième siècle, enseignait que les ressources naturelles étaient inépuisables, que pour cette raison elles n'étaient pas l'objet des sciences économiques1. Comment expliquer aujourd'hui un tel aveuglement ? 

B. H. : Sigmund Freud a mis la réalisation des désirs, ce qu'il appelait le Wunscherfüllung, au cœur même de l’expérience humaine, et il m’arrive souvent de penser qu’il serait important de revenir à Freud et à certaines de ses brillantes intuitions. Ou bien, s’agit-il simplement d’un autre cas du Dr Pangloss du Candide de Voltaire ? Quel monde merveilleux ce serait, en effet, si nos ressources naturelles étaient inépuisables ! 

Curieusement, cela me rappelle aussi une controverse qui vient d’éclater autour d’un livre sur l’intelligence artificielle intitulé The Future of Truth2 (L’Avenir de la vérité), qui vient d’être publié et contient lui-même plus d’une demi-douzaine de citations fausses ou mal attribuées, issues des hallucinations de l’intelligence artificielle ! Je me demande si l’IA agit ainsi parce que nous désirons si désespérément retrouver ce que nous voulons dans les résultats de nos requêtes (à l’IA) ! Peut-être avons-nous appris à ces machines à imiter nos hallucinations ! Mais enfin, comme vous le laissez entendre, nous devons absolument veiller à ne pas projeter nos désirs dans nos « faits », dans la factualité. Nous devons garder nos désirs dans le domaine de nos ambitions et de nos aspirations. Il ne fait aucun doute que le coopérisme est aujourd’hui une ambition et une nécessité, et non une réalité établie, mais c’est une ambition vers laquelle nous devons tendre si nous souhaitons survivre sur cette planète dans notre nouvelle condition d’interdépendance humaine totale.

1. Jean-Baptiste Say, Cours complet d’économie politique pratique, Rapilly, libraire, 1828.
2. Steven Rosenbaum, Maria Ressa, The Future of Truth : How AI Reshapes Reality, Matt Holt Books, 2026.

Patricia De Pas

Vous aimerez aussi