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Cinéma italien, an 15

Article publié dans le n°1137 (22 oct. 2015) de Quinzaines

On pensait avoir épuisé les traces de Valery Larbaud dans les rues du vieil Annecy. C’était compter sans la découverte d’une inscription sur l’obélisque sis place Notre-Dame-de-Liesse, et qui précise : « Les fontaines de la ville d’Annecy ont été érigées sous l’édilité de M. Aimé-Antoine Levet ». Ce n’est pas le terme savant, que l’on n’a pas vu souvent utilisé depuis Plutarque, qui nous a remis Larbaud en tête, mais le patronyme du magistrat, le même que l’auteur oublié des Cartes postales, que Larbaud et Fargue prisaient tant qu’ils avaient convaincu Adrienne Monnier de les rééditer en 1921. Certes, Aimé-Antoine n’était pas Henry Jean-Marie Levet, « l’Armand-Béhic des Messageries maritimes » n’a jamais navigué sur le lac, et le soleil ne s’y couche pas « en des confitures de crimes », mais on peut encore rêver sur cette rencontre. 

CINÉMA ITALIEN ANNECY 2015
Du 23 au 29 septembre
Bonlieu scène nationale

On pensait avoir épuisé les traces de Valery Larbaud dans les rues du vieil Annecy. C’était compter sans la découverte d’une inscription sur l’obélisque sis place Notre-Dame-de-Liesse, et qui précise : « Les fontaines de la ville d’Annecy ont été érigées sous l’édilité de M. Aimé-Antoine Levet ». Ce n’est pas le terme savant, que l’on n’a pas vu souvent utilisé depuis Plutarque, qui nous a remis Larbaud en tête, mais le patronyme du magistrat, le même que l’auteur oublié des Cartes postales, que Larbaud et Fargue prisaient tant qu’ils avaient convaincu Adrienne Monnier de les rééditer en 1921. Certes, Aimé-Antoine n’était pas Henry Jean-Marie Levet, « l’Armand-Béhic des Messageries maritimes » n’a jamais navigué sur le lac, et le soleil ne s’y couche pas « en des confitures de crimes », mais on peut encore rêver sur cette rencontre. 

On n’évoquera plus le créateur de Barnabooth, c’est promis, et, de toute façon, il risque fort de ne pas y avoir de trente-quatrième édition d’Annecy Cinéma italien l’an prochain. Non que la trente-troisième n’ait pas rencontré le succès public, au contraire, le retour à la salle rénovée de Bonlieu ayant permis de faire le plein de spectateurs. Spectateurs attentifs, toujours prêts à l’exploration : on imagine mal, à Paris, neuf cents courageux s’installant le matin à 10 heures pour découvrir le premier film d’un cinéaste inconnu venu du fin fond de la Lucanie. C’est ce public exigeant et fidèle qui donne au festival son caractère rare. D’obscures manœuvres départementales ont conduit les organismes de tutelle à décider de mettre fin, de façon peu élégante, à l’activité du délégué général Jean A. Gili, en charge des Rencontres après les avoir cofondées en 1983, et à passer d’une fréquence annuelle à un rythme biennal – ce qui revient à vider de son sens l’état des lieux de la jeune production transalpine dressé chaque automne. Tous les cinéastes italiens amis du festival, Scola, Moretti, les Taviani, ont signé la pétition qui circule sur la Toile, réclamant la continuation de l’événement et le maintien de son responsable. Tout n’est peut-être pas joué, mais on peut craindre que l’obstination des édiles modernes, qui n’ont pas le même souci du bien-être de leurs administrés qu’Aimé- Antoine, ne conduise à l’arrêt du festival.

Ce qui serait fort dommageable, tant la qualité des sélections proposées, constatée dès notre premier compte rendu (QL n° 932), n’a cessé de nous étonner. Ce cinéma italien, qu’on annonçait moribond sous Berlusconi et que les distributeurs français persistent à ignorer (dix-neuf titres sur les six cent soixante-seize sortis en 2014), s’obstine à bouger : plus de deux cents films produits l’an dernier, presque autant que chez nous. Certes, tous ne se situent pas dans le haut de gamme, et le bilan établi dans le catalogue par Alain Bichon, conseiller à la programmation, montre que les produits nationaux à succès sont souvent aussi affligeants que les nôtres. Mais la richesse thématique et la diversité d’inspiration des jeunes réalisateurs valent largement celles de leurs homologues français.

En témoigne l’échantillonnage proposé cette année, parmi les premiers et seconds films de la compétition : du film tourné en nocturne avec des inconnus dans les rues de Milan, pour quelques milliers d’euros (In guerra, Davide Sibaldi), à la solide variation bergmanienne sur la mort servie par Juliette Binoche et Lou de Laâge (L’attesa, Piero Messina), en passant par l’essai poétique sur le village en ruines de Craco, au cœur d’une Basilicate fantomatique (Montedoro, Antonello Faretta) ou la belle dénonciation de la Ndrangheta calabraise, vue non du côté des chefs mais des femmes, complices ou victimes (La terra dei santi, Fernando Muraca), l’éventail est large ouvert. Ajoutons-y l’itinéraire éprouvant d’une adolescente coincée entre un père-épave et un frère qu’elle doit protéger et qui rêve, depuis le chalet de ces Abruzzes glaciales où la pauvreté les a contraints à se réfugier, au championnat de natation synchronisée qu’elle aurait pu remporter (Cloro, Lamberto Sanfelice). Le film, sur un fil étroit entre misérabilisme et complaisance, échappe à l’un et à l’autre, grâce à la justesse du regard de l’auteur et à une actrice, Sara Serraiocco, prix d’interpré- tation mérité, que l’on n’a pas fini de découvrir.

Il est d’usage de pleurer sur le sort de la comé- die à l’italienne, genre défunt dont tous les grands artisans, Scola excepté, auraient disparu. Certes. Mais si les distributeurs français faisaient leur travail, en venant à Annecy par exemple, ils pourraient vérifier que la comédie existe toujours et que les scénaristes n’ont rien perdu de la vis comica qui animait leurs pré- décesseurs : chaque édition en présente un ou plusieurs exemples – ainsi le grand prix 2014, La mafia uccide solo d’estate, manifestait l’alliance réussie du drame et de l’humour noirs, dans la meilleure tradition ; le film est resté dans ses boîtes. Craignons qu’il en soit de même pour Se Dio vuole (Edoardo Falcone), pure comédie superbement écrite par Marco Martani (déjà auteur de La mafia…) et qui tient ses quatre-vingt-sept minutes sans jamais défaillir. Marco Giallini (prix d’interprétation) en chirurgien génial inquiet de la conversion de son fils, Alessandro Gassman en curé de choc qui revit les évangiles en talk-show, Laura Morante en épouse laminée qui redécouvre la vraie vie en occupant son lycée avec trente ans de retard, des personnages en arrière-plan typés en quelques répliques, une mécanique narrative huilée : la projection n’a été qu’une suite d’éclats de rire, justifiant le prix du public obtenu par le film. On peut continuer à regretter Risi ou Monicelli, mais il convient de louanger leurs successeurs lorsqu’ils atteignent ce niveau.

Last Summer (Leonardo Guerra Seràgnoli) est une première œuvre extrêmement contrôlée ; six protagonistes sur un bateau à peu près immobile, une mère, japonaise, qui vient revoir son fils, métis, de six ans, avant d’en être séparée définitivement : il lui reste quatre jours pour lui faire ses adieux. Ces prémices étranges une fois posés, le film s’installe dans une durée suspendue, entre un gamin mutique et une femme qui tente éperdument de nouer un dialogue qu’elle sait fugace. L’action se réduit aux minuscules occupations offertes dans un tel huis clos, le rituel des déjeuners, les baignades, sous la surveillance d’un équipage attentif. Jeux de regards, gestes inaboutis, lente acclimatation de l’enfant, tout pourrait être convenu mais rien ne l’est, tant le réalisateur, compositeur d’origine, a su organiser harmonieusement ces éléments. Sur le plan formel, Last Summer était le plus maîtrisé des films de la compétition ; rien d’étonnant donc à ce que le jury, présidé par Dominique Fernandez, de l’Académie française et cependant esthète éclairé, lui ait décerné son grand prix.

Parmi les films inédits présentés, qui, eux, bénéficieront d’une sortie proche, il y avait Mia madre (Nanni Moretti), le scandaleux oublié du palmarès cannois, et Sangue del mio sangue (Marco Bellocchio). Pour avoir suivi l’auteur dès Les Poings dans les poches (1965), et avoir salué les quelques chefsd’œuvre qu’il nous a offerts depuis, on en est que plus à l’aise pour dire notre embarras. Qu’il ait emprunté une partie à La Religieuse de Monza, film d’Eriprando Visconti (1969) et une autre au Revizor de Gogol, pourquoi pas. Qu’il en soit sorti cet hybride visuellement magnifique mais d’un ennui constant est plus gênant. On n’a pas toujours saisi les intentions de Bellocchio (Le Réalisateur de mariages, par exemple, après trois visions, ne nous a pas livré ses secrets), mais rester à ce point étranger devant le film d’un cinéaste de confiance nous interpelle. Puisqu’il sort le 7 octobre, on se promet d’aller vérifier si l’erreur est du côté de l’émetteur ou du récepteur. Et souhaitons revenir l’an prochain dans un festival apaisé – the times they are a-changing, mais pas toujours dans le bon sens…

Lucien Logette