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Le cinéma de Cartier-Bresson

Article publié dans le n°1100 (01 mars 2014) de Quinzaines

Pour quiconque est capable de piétiner quelques heures durant – la contemplation de tirages gélatino-argentiques 8 x 12, en compagnie de quatre visiteurs par mètre carré, réclamant patience et obstination -, l’exposition Henri Cartier-Bresson qui vient d’ouvrir au Centre Georges-Pompidou offre un plaisir de choix. Par le nombre de documents présentés : on en annonce cinq cents, il nous a semblé qu’ils étaient encore plus nombreux, impression due sans doute à la scénographie labyrinthique. Par la richesse et la beauté de l’ensemble. Par le souci d’illustrer scrupuleusement toutes les activités d’HCB – et en particulier l’activité cinématographique, certes mince comparé à la capture d’images fixes, mais pas négligeable pour étant.

HENRI CARTIER-BRESSON

5 films (1937-1971)

2 DVD, MK2/Fondation HCB

Pour quiconque est capable de piétiner quelques heures durant – la contemplation de tirages gélatino-argentiques 8 x 12, en compagnie de quatre visiteurs par mètre carré, réclamant patience et obstination -, l’exposition Henri Cartier-Bresson qui vient d’ouvrir au Centre Georges-Pompidou offre un plaisir de choix. Par le nombre de documents présentés : on en annonce cinq cents, il nous a semblé qu’ils étaient encore plus nombreux, impression due sans doute à la scénographie labyrinthique. Par la richesse et la beauté de l’ensemble. Par le souci d’illustrer scrupuleusement toutes les activités d’HCB – et en particulier l’activité cinématographique, certes mince comparé à la capture d’images fixes, mais pas négligeable pour étant.

Les commissaire (Clément Chéroux) et scénographe (Laurence Fontaine) ont réservé deux espaces à la projection d'images animées : une petite salle de passage où, sur les murs, passent en boucle de très courts extraits des quelques films de Renoir auxquels Cartier (ainsi qu'il signait parfois) a participé, une salle obscure où est projeté en continu Victoire de la vie, un des trois documentaires qu'il a réalisés. Halte bienvenue à mi-parcours et qui permet, assis, de découvrir les 47 minutes d'un film peu souvent montré, superbement restauré par le Service des archives du film, un des témoignages français à vif ­ - ils ne furent pas si nombreux - ­ sur la guerre d'Espagne.

On sait que Cartier-Bresson fréquenta le groupe surréaliste à la fin des années vingt, plus comme un observateur attentif que comme un membre actif : on n'est pas sérieux quand on a dix-huit ans et que l'on prend en parallèle des cours de peinture chez André Lhote. Il aurait pu s'intéresser alors au cinéma, derrière Duchamp, Man Ray, Georges Hugnet, Eli Lotar ou Buñuel, tous auteurs de courts métrages. Ce n'est pourtant qu'en 1935, lors de son séjour à New York, qu'il se lie avec les militants américains réunis autour de Paul Strand et Leo Hurwitz et de la coopérative Nykino (New York Kino) et qu'il découvre les vertus du cinéma d'intervention.

De retour à Paris, c'est par l'Association des écrivains et artistes révo- lutionnaires dont il est adhérent et Ciné-Liberté, liée au PCF, qu'il entre dans l'équipe réunie autour de Jean Renoir pour tourner La vie est à nous, visant à la mobilisation du peuple de gauche avant les élections de mai 1936. L'équipe est composite (dix (!) assistants-réalisateurs, dont HCB, qui y figure également, comme le rappelle un extrait projeté, en jeune homme bien mis tirant au pistolet sur un épouvantail coiffé d'une casquette d'ouvrier...) et on ne sait toujours pas qui a vraiment fait quoi, mais Renoir fut suffisament satisfait de lui pour le prendre de nouveau comme assistant sur Une partie de campagne, tourné dans la foulée, l'été 36.

Assistant, mais surtout bon à tout : comme on peut voir dans l'exposition, il tient le clap ou se déguise en sémillant séminariste, aux côtés de Georges Bataille. Renoir fera encore appel à lui pour l'assister, trois ans plus tard, sur La Règle du jeu. Mais entre-temps, HCB a franchi le pas et a lui-même réalisé deux films, deux commandes pour des organismes annexes du Parti, la « Centrale sanitaire internationale » et le « Secours populaire de France et des Colonies » (sic).

Deux documentaires tournés en Espagne, Victoire de la vie, en 1937, dans la zone des combats, entre Madrid et Barcelone, L’Espagne vivra, en 1938, lorsque l’asphyxie due à la non-­intervention rendait l’issue prévisible. Le premier est cosigné par Herbert Kline, ami de Strand, auteur, la même année, de Heart of Spain (1).

L’espoir est encore présent. Si le film insiste pédagogiquement, graphiques à l'appui, sur les bienfaits de la politique de la République en faveur des enfants, sur les blessés et les convalescents, c’est pour respecter le cahier des charges : l’œuvre est conçue pour éveiller la sympathie des spectateurs et obtenir du matériel de santé. Mais les réalisateurs vont au-delà, montrant l'efficacité de la formation des jeunes recrues, le soutien de la population – les militaires aidant les paysans à manier la faucille – et l’ambiance de fête qui règne encore dans les villages. « La liberté les appelle pour les moissons de demain... », conclut un commentaire plutôt emphatique – on a connu l’auteur, Pierre Unik, plus inspiré. (2)

Mais derrière les images obligatoires perce le regard acéré d’HCB : des gamins s’accrochant derrière un tank comme à un camion, une statue brisée à l’œil arraché, un béquillard sur une plage claudiquant vers le couchant, un enfant blessé jouant du bandonéon.

La tonalité de L’Espagne vivra (45 minutes) est moins claire. Nous sommes à la fin 1938, l'embargo des démocraties continue, les brigadistes repartent, les familles de réfugiés s’entassent à la frontière française avant d’être dirigées dans des camps. Même si le film accumule des preuves de victoire - prisonniers franquistes levant le poing, volontaires italiens capturés -­, même si le chant de l’armée de l’Èbre («Ay, Carmela !») galvanise encore les troupes, on sent que la partie est jouée. HCB utilise de nombreux documents venus d’ailleurs, les troupes marocaines, le conférence de Londres, la collecte des patates chez les paysans français, mais le cœur n’y est plus. L’ultime phrase du commentaire (signé Georges Sadoul), « Vive l’Espagne pour que vive la France dans la paix », sonne plat, retour à des préoccupations nationales. Munich est là, d’autres affaires mobilisent désormais l’opinion.

Les sept années qui séparent L’Espagne vivra du Retour ont été bien occupées : prisonnier, évadé, membre du Comité de libération du cinéma, HCB est chargé en 1945 par l'Office of War Information de réaliser un film sur l'ouverture des camps et le devenir de leurs prisonniers. Dans les documentaires, entre les habituelles scènes de la découverte des survivants et l’arrivée dans les familles, il y a un vide, auquel nous n’avions jamais songé avant de découvrir le film il y a quelques années, quant à la façon dont se sont effectués la libération et le retour au pays. Ce n’est pas un coup de baguette magique qui a relié Buchenwald et l’hôtel Lutetia. Que faire des quelques millions de déportés soudainement ramenés à la vie sociale ? Comment les nourrir ? Comment organiser pratiquement le transport ? Le Retour montre l’énormité de la tâche et la gigantesque pagaille régnant sur les routes – la majorité revenant à pied –, les colonnes de libérés retournant vers l’Est par milliers croisant d’autres colonnes revenant vers l’Ouest, dans un tohu-­bohu sans équivalent.

Images remarquables, que HCB a parfois photographiées tandis que son opérateur tournait : ainsi, la célèbre photo (elle est exposée) de la déportée frappant son ex-tortionnaire reconnue au bord des routes, les trains de marchandises surchargés, les bombardiers ramenant au Bourget les ex-prisonniers par groupes de trente, le film rend parfaitement compte de cet événement sans précédent – le commentaire de Claude Roy évitant tout débordement triomphaliste. Bien moins connu que les grands documentaires du moment, Le 6 juin à l’aube (Grémillon), La Bataille du rail (Clément) ou Au cœur de l’orage (Le Chanois), Le Retour se situe pourtant au même niveau d’intensité.

La création de l’agence Magnum éloigna HCB du cinéma. S’il y revient en 1970, c’est parce que la chaîne américaine CBS News lui propose une Impressions of California, que suivra Southern Exposures l’année suivante. Deux regards sur l’Amérique profondément banale, pour « saisir le quotidien des gens, comprendre leurs motivations et leurs espoirs ». Mais la contrainte des 26 minutes du format télé ne lui permet pas autre chose que quelques saynètes prises sur le vif, au sein de communautés – chorales, étudiants anti-­guerre du Viêtnam, assemblées baptistes – trop rapidement entrevues : chaque séquence laisse entrevoir le sujet d'un fim entier (comme Frederick Wiseman en réalisera ensuite).

La laideur de la couleur de la télévision d’époque n’empêche pas HCB de capter quelques « instants décisifs » : les doigts crispés d’un policier pianotant sur la matraque qu’il va utiliser, la main d’un prédicateur obèse sur la tête d’une femme en transe. Il y a là un rare génie pour traquer le moment suspendu, comme le montre un des bonus, L’Aventure moderne de Roger Kahane (1962) : le photographe parcourt la rue et s’arrête brusquement, comme à l’affût, Leica dressé, attrapant au milieu de la foule un profil, un geste, indécelables par nul autre que lui. Du grand art.

1. À ne pas confondre avec The Spanish Earth, le film de Joris Ivens, commenté par Hemingway.

2. Par exemple, dans son commentaire de Terre sans pain, de Buñuel (1932), ou dans Espagne 37, du même.

Lucien Logette

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