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Quand l'appendice excède son concept

Article publié dans le n°1049 (16 nov. 2011) de Quinzaines

Le spinozisme incarne un des paradoxes majeurs de la démarche philosophique, celui de la disproportion entre l’effort théorique et les conclusions éthiques qui sont censées en être déduites. Depuis vingt ans que Pautrat consacre un séminaire à l’Éthique, il se confronte à ce problème. Ce fut d’abord en remaniant sans fin sa traduction, c’est aujourd’hui en consacrant un petit livre rose à « Spinoza et l’amour ».
Bernard Pautrat
Ethica sexualis. Spinoza et l'amour
(Payot)
Le spinozisme incarne un des paradoxes majeurs de la démarche philosophique, celui de la disproportion entre l’effort théorique et les conclusions éthiques qui sont censées en être déduites. Depuis vingt ans que Pautrat consacre un séminaire à l’Éthique, il se confronte à ce problème. Ce fut d’abord en remaniant sans fin sa traduction, c’est aujourd’hui en consacrant un petit livre rose à « Spinoza et l’amour ».

Il y a quelque chose de coquin à intituler Ethica sexualis un livre présenté comme « l’union légitime de l’Éthique et du courrier du cœur ». Un traducteur aussi averti du latin ne peut ignorer qu’une formule pareille est à peu près impossible au sens que le lecteur français y lit. Très rare en latin classique, cet adjectif n’est utilisé que « pour qualifier une chose relative au sexe féminin, exclusivement », comme dans l’expression vieillotte « une personne du sexe » pour dire « une femme ». Cela, Pautrat le dit expressément. Ce qu’en revanche il ne dit pas expressis verbis, laissant à son lecteur le soin de s’en aviser, c’est que nul ne demande à la philosophie la formulation d’une quelconque éthique sexuelle, dont on ne voit du reste pas à quoi elle pourrait ressembler. À quel philosophe d’ailleurs irait-on demander des conseils pour mener sa vie sexuelle ? À Kant, peu connu pour son donjuanisme débridé ? À Nietzsche, incapable de réprimer ses bouffées misogynes ? À Descartes, qui balance entre servantes louches et princesses ? À l’auteur du Journal du séducteur ? 

Et que lui demanderait-on ? De désigner un choix d’objet convenable, de dire que l’hétérosexualité est préférable du point de vue de la préservation de l’espèce ou, au contraire, de valoriser l’homosexualité comme firent les platoniciens florentins du XVe siècle, séduits par le rapprochement effectué dans le Phèdre entre philosophie et pédérastie ? Attend-on de lui qu’il prône la tempérance et dénonce le libertinage ? Mais qui s’est jamais soucié de consulter là-dessus un philosophe ? Il est rare que l’on unisse la candeur à la lubricité et il est peu probable qu’on choisisse entre elles un beau matin parce qu’on aura passé la nuit à méditer quelque traité de morale. Quant à conseiller la prudence au libertin qui ambitionne les suffrages du peuple, point besoin d’une puissante philosophie pour cela. 

Coquinerie, donc, de Pautrat quand il feint de croire que, parce que « la sexualité n’est pas un détail dans la vie des humains », ceux-ci attendraient vraiment d’une éthique qu’elle ne fasse pas l’impasse sur le sujet. Si, hormis Lucrèce et Thomas d’Aquin, la plupart des éthiques sont « presque muettes quant au sexe », on ne saurait pour autant prétendre sérieusement que les lecteurs de philosophie seraient par le fait « dans la plus grande incertitude » quant à la conduite de leur vie sexuelle. Le sérieux, bien sûr, n’est qu’affecté : Pautrat excelle dans ce ton malicieux qui réjouit le lecteur et l’emmène sur des sentiers parfois escarpés. On sourit, et on le suit, se souvenant que ce « roman d’amour » digne du « courrier du cœur », c’est aussi l’Éthique de Spinoza, avec sa « géométrie de l’Amour ». 

On est de fait assez loin d’une thèse universitaire exhibant l’érudition de qui a retrouvé toutes les références conscientes et inconscientes que pouvait avoir à l’esprit un philosophe du XVIIe siècle sur la question de l’amour. Une fois qu’a été rappelée l’existence d’un article de Matheron sur « la sexualité dans l’Éthique », on ne voit plus apparaître un seul nom propre. Pas le moindre index donc, ni de note infrapaginale autre que précisant la page où figure le passage commenté dans le corps du texte. 

Le sexe, écrit Pautrat, est « dans le prodigieux traité spinoziste, tout à fait discret », ce qui ne signifie pas absent. Il va donc s’agir de débusquer ce qui peut-être ne se cache que de manière un peu trop insistante. Impossible par conséquent de s’arrêter sur la page qui traiterait de la question et d’en mener une analyse approfondie. Sans doute l’appendice de la partie IV fait-il apparaître une certaine étrangeté, dans la mesure où le mariage y survient tout à trac dans ce qui se donne pour le simple résumé de ce qui précède, une sorte de vade-mecum : avec la référence à l’amour sexuel, cet « appendice excède légèrement son concept ». Mais cet excès n’est tel que dans la mesure où le résumé contient – ou semble contenir – plus que ce qu’il résume. Ce n’est donc pas cette page-là qu’il faudra étudier pour le comprendre mais, de proche en proche, le livre entier, puisque celui-ci se présente comme aussi démonstratif qu’un traité mathématique. Si le sexe ne se présente nulle part à découvert, on peut le supposer présent sinon partout, du moins en nombre d’endroits inattendus. Du coup, celui qui veut traiter de l’éthique sexuelle de Spinoza est contraint de parcourir la quasi-totalité du livre en y cherchant ce qui se cache. La gourmandise avec laquelle Pautrat accepte cette contrainte est réjouissante ; elle fait de la rigueur même de son propos l’instrument d’une grande satisfaction, pourvu qu’on accepte de s’y frotter. 

Spinoza a construit son livre selon un plan démonstratif que la première lecture ne peut éviter de suivre. Mais on ne relit pas un tel livre comme on l’a lu la première fois. Il y eut le temps de la découverte ; vient ensuite celui des questions que l’on se pose à propos du texte, de celles que l’on pose au texte, de celles aussi auxquelles on lui demande de répondre. Dans certains cas, il suffit que le lecteur aille voir la page précise où Spinoza donne telle définition ou dit que. S’agissant du sexe, rien de tel. Il faut donc relire tout le traité en remontant d’une notion vers sa définition, puis de celle-ci vers d’autres notions, d’autres démonstrations. Et de proche en proche, on se retrouve confronté aux notions les plus fondamentales – en l’occurrence celle de Dieu – et le livre entier brille d’une lumière nouvelle, peut-être pas aussi rose qu’annoncé. Il est vrai que les romans d’amour ne finissent pas toujours sur un heureux mariage et des millions d’enfants. 

Bien plus ambitieuse donc que ce pour quoi elle se donne, la démarche est passionnante dans son principe. Pratiquée par quelqu’un qui a de Spinoza une « connaissance du troisième genre », elle a quelque chose d’enthousiasmant. 

Marc Lebiez

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