Une nouvelle traduction des mémoires de Nikola Tesla a récemment attiré notre attention. Il s’agit en fait des écrits que l’inventeur avait donnés en 1919 au magazine américain The Electrical Experimenter – pour une publication en quatre épisodes.
C’est un homme à la soixantaine accomplie qui raconte sa propre histoire, choisissant les événements et les anecdotes de manière très ordonnée. Ces mémoires ne sont pas à prendre pour vérité absolue – c’est la loi du genre, il est souvent question de bâtir sa propre légende... À leur lecture pourtant, on ne peut qu’être saisi par la dimension affective qui colore ces confidences, dont la sincérité est perceptible.
Entre un père prêtre orthodoxe (mathématicien de formation) et une mère (illettrée) qui s’occupait du bétail, Nikola Tesla grandit dans une ferme isolée en pleine nature, jouant et travaillant à la lumière de la cire et de l’huile puisque c’est ainsi que l’on s’éclairait en ces temps-là – on ne connaissait pas encore le courant électrique...
Un souvenir a durablement marqué Tesla. C’était lors d’une nuit d’hiver alors qu’il n’avait que cinq ans. Un chat entre chez lui pour se réchauffer ; le chat secoue son pelage pour faire tomber la neige qui le recouvre ; il produit soudain une multitude d’étincelles ; intrigué, Tesla se met alors à caresser le chat qui continue à émettre des étincelles ; l’enfant fait un bond et demande à son père : « Mais si je reçois des étincelles qui ressemble à des éclairs en caressant le chat, alors qui caresse la Terre pour produire la foudre ? » – « C’est Dieu », répond son père. Tesla comprend alors que les forces de la nature peuvent être dirigées de la même manière qu’il le fait en caressant le chat. À quatre-vingt-trois ans il raconte encore cette histoire dans une lettre qu’il adresse à une petite fille et qu’il conclut ainsi « Cela s’est passé il y a très longtemps mais je n’ai toujours pas la réponse à la question de la nature de l’électricité. » Selon toute vraisemblance, cette anecdote esquisse les contours d’une quête qui outrepasse largement le domaine scientifique. Ce que veut Tesla, c’est faire émerger le principe fondamental qui expliquerait la structure profonde de ce qu’il découvre par ses recherches. Les conversations familiales sont probablement à l’origine de cette quête métaphysique. Dans la théologie orthodoxe, il est dit que tout ce qui existe dans la nature et tout ce qui est créé par la main de l’homme reflètent le principe divin. Tesla sentait intimement qu’il existe un centre dans le cosmos, où toutes les énergies sont contenues. Il disait : « Je n’ai pas réussi à percer le secret de ce noyau, mais je sens cette énergie en moi. Si je dois la représenter de manière naturelle, je la qualifierais de lumière et si j’essaie de l’expliquer de manière spirituelle, je dirais que c’est la compassion et la beauté ».
La trame du récit est chronologique, étoffée par des considérations générales où l’auteur se dévoile dans l’intimité de ses doutes, de ses tourments, persuadé que son exemple pourra servir aux étudiants de psychologie – ces incises où il s’offre comme « sujet d’étude » sont exquises....
Le tempérament très singulier de Tesla s’affirme dès les années de jeunesse. À l’école polytechnique de Graz en Styrie (Autriche) où il fut envoyé par son père, il commençait son travail à trois heures du matin et le poursuivait jusqu’à onze heures du soir à l’exception des dimanches et jours fériés, nous raconte-t-il. Et il décrit son état d’esprit d’alors par ces mots : « Terminer tout ce que je commençais virait à l’obsession, ce qui me mettait parfois en difficulté. Un jour, j’entamai les œuvres de Voltaire quand j’appris, à ma grande consternation, qu’il y avait près de cent gros volumes en petits caractères que ce monstre avait écrits en buvant soixante-douze tasses de café noir par jour. Il fallait le faire, mais quand je mis de côté le dernier livre, j’étais très soulagé et m’exclamait : “ Plus jamais ça ! “ ». Tesla était un étudiant remarqué, pas vraiment en tant que génie mais comme surdoué capable de réciter Goethe, Shakespeare ou Byron par cœur, et de résoudre des équations réputées difficiles. Contre l’avis d’un de ses professeurs qui le disait impossible, le jeune Tesla employa toute son énergie à la conception du moteur à induction, au prix de souffrances et de tensions nerveuses qui l’amenèrent à « un effondrement complet ». « Sans aucun doute, j’aurais payé un plus grand prix plus tard, et très probablement ma carrière aurait été prématurément achevée, si la providence ne m’avait pas équipé d’un instinct de survie et des forces qui vont avec » confie-t-il, avant de poursuivre en évoquant « un mécanisme interne qui semble s’améliorer avec l’âge et qui intervient infailliblement lorsque mes forces sont à bout. Tant qu’il fonctionne, je suis à l’abri du danger dû au surmenage, qui menace d’autres inventeurs [...] ».
Après ses études d’ingénieur à Graz, son père l’envoie à Prague à l’université mais Tesla passe le plus clair de son temps à réfléchir à son moteur. C’est lors d’une promenade en récitant des vers du Faust de Goethe qu’il a son eurêka... Pendant cinq ans, il aura tout sacrifié à ce moteur à induction que son professeur jugeait infaisable : « Le jeune Tesla peut accomplir de grandes choses, mais il ne fera certainement jamais cela [...] c’est un système de mouvement perpétuel, une idée impossible. »
Cessant de suivre les cours à l’université, le jeune Nikola commence à travailler pour ne plus peser financièrement sur ses parents et, le reste du temps, se concentre encore plus résolument sur ses recherches personnelles. Il arrive à Paris en 1882 pour travailler à la Continentale Edison, qui est déjà une multinationale. Là, il impressionne Thomas Edison par son talent – il invente le champ magnétique tournant, qui sera à la source du courant alternatif – mais il finit par claquer la porte à la suite d’une vexation qu’Edison lui inflige (en n’honorant pas un accord financier).
Cette autobiographie est le document historique le plus complet et le plus authentique pour appréhender l’œuvre de ce visionnaire solitaire et fougueux, auteur des nombreuses inventions qui ont accompagné la Révolution industrielle, du courant électrique alternatif – aujourd’hui utilisé par le réseau électrique collectif – jusqu’au robot sans-fil – qu’il appelle la téléautomatique –, de la bobine qui porte son nom – générateur à haute fréquence jusqu’à la radiodiffusion – pour laquelle il œuvra beaucoup mais dont l’histoire ne retiendra que le nom de Marconi. Car Nikola Tesla n’est pas de ceux qui se mettent en avant, même après un succès : « Les merveilles d’hier sont aujourd’hui des événements communs. Quand mes tubes furent exposés pour la première fois publiquement, cela produisit un ahurissement impossible à décrire. Des quatre coins du monde, je reçus des invitations urgentes et de nombreux honneurs et autres récompenses flatteuses me furent offerts, que je refusai. »
Tesla était convaincu que l'espace et la Terre elle-même regorgeaient d'énergie libre. Son rêve le plus fou, avec la Tour Wardenclyff[1], était de créer un système mondial de transmission d'énergie sans fil. Il voyait la planète comme un conducteur géant et croyait qu'on pourrait un jour puiser l'énergie cosmique directement de l'environnement, la rendant gratuite pour tous. Pour lui, l'univers était une gigantesque batterie à brancher.
Dans son laboratoire du Colorado, Tesla captait des signaux électriques répétés et rythmés. Il était persuadé qu'il ne s'agissait pas d'un phénomène naturel, mais d'un message intentionnel provenant d'une autre planète, probablement Mars ou Vénus. Les scientifiques pensent aujourd'hui qu'il a pu capter des signaux naturels (ou des tests de Marconi), mais cette conviction a nourri son obsession pour la communication interplanétaire. Tesla voyait l'univers comme un espace de dialogue possible entre civilisations.
Il disait que l'homme, en maîtrisant l'énergie, deviendrait un jour capable de manipuler la matière à volonté, créant et détruisant des mondes à sa demande. Pour Nikola Tesla, l'univers était un système énergétique dynamique, mystérieux et potentiellement habité. Son obsession était de l'expliquer scientifiquement, d’en capter l'énergie et, peut-être, d’entrer en contact avec ses autres habitants.
Tesla avait une conception singulière de son propre génie. Il se décrivait comme un simple canal recevant des informations venues d'ailleurs, comme « un automate dépourvu de libre arbitre en matière de pensée et d’action », ne faisant que « répondre aux forces du monde environnant ». Dans ce récit, il évoque notamment cette sensation de percevoir toujours avec une très grande netteté les influences auxquelles il est soumis : « Les êtres humains dans leur grande majorité ne sont jamais conscients de ce qui se passe autour d’eux ni en eux ». Il explique : « quelqu’un peut être soumis à une soudaine vague de tristesse et se creuser la tête pour en comprendre la cause alors qu’il aurait pu remarquer qu’elle était simplement due à un nuage obscurcissant momentanément les rayons du soleil ».
Pour lui, l'inspiration ne naissait pas d'un effort de réflexion, mais d'une réceptivité – une capacité à se rendre disponible pour capter des ondes, des fréquences, des pensées venues du champ universel. Tesla ne croyait pas que ses découvertes venaient de son seul cerveau. Il pensait que l'intelligence humaine était reliée à un champ cosmique plus vaste, une sorte de « conscience universelle » dans laquelle il puisait des inventions par l’entremise de son intuition. Cette croyance était renforcée par des expériences vécues dès son enfance, des visions intenses accompagnées d'éclairs de lumière, qui lui révélaient des solutions techniques ou des inventions complètes. Il ne les contrôlait pas ; elles lui « arrivaient ».
Dans son laboratoire, il était capable de visualiser mentalement ses machines avec une précision extraordinaire, de les faire fonctionner dans son esprit pendant des semaines, avant même de construire le moindre prototype. Il disait que cela lui évitait les erreurs : si une pièce s'usait dans sa simulation mentale, il la modifiait avant de la fabriquer. Cette capacité, il l'attribuait à un don « automatique » venu de l'univers. Tesla ne voyait pas de contradiction entre sa rigueur scientifique et sa vision mystique de l'inspiration. Pour lui, la science était précisément le langage qui permettait de décoder les messages cosmiques. Il s’inscrivait à contre-courant d’un temps où le regain de rationalisme s’adossait au rejet de l’inexplicable, de l’occulte.
[1] La tour Wardenclyffe (1901–1917), également connue sous le nom de tour Tesla, était une station expérimentale de transmission sans fil conçue et construite par Nikola Tesla sur Long Island, dans l’État de New York.
Patricia De Pas
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