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Alatriste ou la démesure de l’audace espagnole

Les mérites d’un écrivain ne coïncident pas forcément avec ses attributs personnels. Auteur d’une quarantaine de romans traduits dans de nombreuses langues et souvent classés parmi les best-sellers internationaux, Arturo Pérez-Reverte se montre souvent hâbleur, quelquefois polémique, voire arrogant. C’est pourquoi beaucoup de gens le détestent et ne se donnent même pas la peine de lire ses livres.
Arturo Pérez-Reverte
Misión en París (Alfaguara)
Arturo Pérez-Reverte
Le Capitaine Alatriste (Seuil)
Les mérites d’un écrivain ne coïncident pas forcément avec ses attributs personnels. Auteur d’une quarantaine de romans traduits dans de nombreuses langues et souvent classés parmi les best-sellers internationaux, Arturo Pérez-Reverte se montre souvent hâbleur, quelquefois polémique, voire arrogant. C’est pourquoi beaucoup de gens le détestent et ne se donnent même pas la peine de lire ses livres.

Tout ce qui le concerne acquiert aussitôt une forte connotation idéologique. Pour la gauche, c’est un article de foi : le romancier de Carthagène ne serait qu’un apologiste de l’Empire espagnol. Ses valeurs seraient donc rances et militaristes. Mais… comment expliquer alors sa fameuse polémique avec María Elvira Roca Barea, qu’il accusa d’oublier les aspects les plus sombres de notre histoire ? Précisément à cause de son sens critique, la droite l’accuse d’être un adepte de la légende noire[1]. Les uns et les autres ne peuvent pas avoir raison à la fois. Le plus probable est que n’aient raison ni les uns ni les autres. Pérez-Reverte ne s’aligne pas sur la légende noire : il présente des lumières et des ombres sans le moindre complexe. Impérialiste ? Le fait incontestable est que, pour incarner l’Empire, il choisit un spadassin douteux, un type peu recommandable. Ce n’est pas le personnage le plus approprié pour un panégyrique du Siècle d’or.

Alors que nous croyions qu’Alatriste ne reviendrait jamais, nous avons eu l’agréable surprise de Misión en París[2], peut-être le meilleur volume de la saga. Le titre, annoncé il y a déjà bien des années, avait fait croire à beaucoup de lecteurs que le protagoniste pourrait rencontrer d’Artagnan, Porthos, Athos et Aramis, puisque leurs aventures se déroulent à la même époque. Pérez-Reverte a réalisé nos rêves dans ce qui constitue un bel hommage à son admiré Dumas. Son admiration pour les mousquetaires, comme on le sait, ne date pas d’hier. Il les évoqua, par exemple, dans « Cuatro héroes cansados » (Quatre héros fatigués), un article mémorable qui donnait envie de tout laisser tomber pour courir à la bibliothèque lire leurs légendaires aventures.

Comme toujours, les historiens professionnels se sont montrés pointilleux et l’ont accusé d’être infidèle à la vérité des faits. Ils oublient que la littérature obéit à ses propres règles : il ne s’agit pas que l’auteur soit véridique, mais vraisemblable, c’est-à-dire capable de nous convaincre de suspendre notre esprit critique. Pérez-Reverte, malgré son excellente connaissance de l’époque, ne part d’aucune approche historiographique. Ce qu’il propose, c’est une méditation sur l’Espagne héritière de Larra et de la Génération de 1898[3] : il dépeint un pays malheureux trahi par des élites qui ne pensent qu’à leur propre convenance.

Puisqu’il s’agit de littérature et non d’histoire, il y a bien sûr des inexactitudes et des anachronismes. Francisco de Quevedo n’était pas cet individu critique envers l’Inquisition, mais un traditionaliste pur et dur, plein d’idées autoritaires et exclusives. S’il vivait aujourd’hui, il serait sans doute un sympathisant de Vox ou de quelque chose d’encore pire, ce qui n’empêche pas que nous devions jouir de ses vers incomparables. Car rien de tout cela, dans la fiction, n’a la moindre importance. Ce qui compte, c’est que Pérez-Reverte utilise le poète comme une conscience lucide de la décadence impériale.

On a dit, comme si c’était un défaut, qu’Alatriste tombait dans le stéréotype. Et alors ? Le stéréotype n’est pas mauvais en soi. Tout dépend de la manière dont le créateur l’emploie. Il suffit de penser à Homer Simpson, caricature de l’Américain de classe moyenne. Rick Blaine, dans Casablanca, correspond lui aussi à un modèle, celui du héros désabusé, cynique du moins en apparence. L’un et l’autre sont des personnages mémorables parce qu’ils transcendent le cliché pour devenir quelque chose d’universel. D’autre part, les critiques désapprouvent aussi le style de Pérez-Reverte, alors qu’il s’agit d’un prodige d’agilité et de couleur. Le romancier sait imiter la langue du XVIIᵉ siècle et, ce faisant, il évite le piège d’une copie exacte qui aurait transformé son livre en pensum. Le langage baroque qu’il emploie n’est qu’une création littéraire, non une reproduction rigoureuse. Comme il se doit.

On lui a également reproché d’être trop didactique. C’est ne rien comprendre. Le narrateur, Íñigo Balboa, écrit depuis sa vieillesse, bien des années après les événements, quand l’Espagne de sa jeunesse a disparu. D’un point de vue narratif, il est donc plus que justifié qu’il veuille expliquer clairement à son public une réalité étrangère aux plus jeunes, qui possèdent un bagage et des codes très différents des siens.

Alatriste, une fois de plus, apparaît comme un individu profondément stoïque, qualité liée à l’image traditionnelle des Espagnols. Bien que son travail consiste à obéir aux ordres, il peut se montrer insolent envers ceux qui sont bien plus haut placés sur l’échelle sociale. En tout cas, il est toujours prêt à défendre l’épée à la main les paroles sorties de ses lèvres. Il nous rappelle, par son caractère orgueilleux, des personnages inoubliables comme Pedro Crespo, le maire de Zalamea, qui ne s’abaissait pas non plus devant les puissants.

Dans Mission à Paris, il doit accomplir un plan surprenant, insensé, si impossible que les aventures d’Ethan Hunt, le héros de Tom Cruise, paraissent en comparaison un jeu d’enfant. L’entreprise est vouée à l’échec, mais peu importe. Ce qui compte, c’est que notre héros a su se battre avec courage et, comme toujours, rester fidèle à lui-même. Dans un monde comme le nôtre, où nous sommes tous si geignards, il est réconfortant de voir un héros affronter le danger sans broncher, convaincu que l’adversité fait partie du métier de vivre. Tant qu’il aura ses bras pour se battre, tout le reste importera peu. L’épilogue anthologique du roman, sorte de stoïcisme chrétien, reflète à merveille la philosophie de vie d’un homme qui sait accepter les choses comme elles viennent :
« Nous avons des épées et des dagues, n’est-ce pas ?… Le reste, que Dieu y pourvoie. »

[1] La légende noire fait référence à une vision déformée et négative d'un pays, d'une culture ou d'un personnage, souvent alimentée par des rumeurs et des récits biaisés. Ce concept fut introduit par l'historien Julián Juderías en 1914, qui a dénoncé les récits fantaisistes et les accusations injustes portées contre l'Espagne, en particulier concernant son rôle dans la colonisation des Amériques et l'Inquisition.
[2] Mission à Paris.
[3] 1898 est l’année de la guerre de Cuba, qui conduira à l’indépendance de Cuba et à la prise de contrôle par les États-Unis d’anciennes colonies espagnoles dans les Caraïbes et le Pacifique. L’expression de Génération de 1898 désigne les écrivains qui ont traduit dans leurs œuvres la crise morale, politique et sociale provoquée par la défaite militaire espagnole.

[Francisco Martínez Hoyos (Barcelona, 1972) est un historien espagnol spécialisé dans le progressisme catholique, en particulier dans la JOC (Jeunesse Ouvrière Chétienne). Il s’est également intéressé au passé de l’Amérique, avec des ouvrages consacrés à Hernán Cortés, Francisco de Miranda ou John F. Kennedy, entre autres. Il a rédigé une biographie de Mario Vargas Llosa qui est actuellement en attente de publication. Il travaille pour le magazine Historia y Vida et collabore à différents médias de presse.]

Francisco Martínez Hoyos

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