Dans le noir
Avec Soulages (1919-2022), nous sommes dans le noir. Sa peinture ? « Ni image, ni langage ». Une toile telle quelle, sans titre ni encadrement. De préférence délivrée du mur pour trôner tel un écran géant dans l’espace. Une présence, un objet, non un signifiant ; un objet poétique : « Un objet magique qui mobilise les richesses de celui qui regarde et les lui fait investir dans la chose qu’elle est. » La peinture comme « témoignage poétique du monde. »
Position radicale extrême : pas de messages. Le peintre n’est ni prophète ni facteur. « La peinture est une organisation de formes et de couleurs sur laquelle viennent se faire et se défaire les sens qu'on lui prête, le spectateur en est le libre et nécessaire interprète. » La peinture de Soulages ne transmet pas de sens, elle fait sens pour qui regarde en toute liberté — celle du spectateur faisant cause commune avec celle du peintre. La toile n’exprime rien, mais signifie, « est ». Et nous sommes avec.
Dans une réplique à Claude Lévi-Strauss qui s’en prenait à l’art contemporain : « C'est dans la liberté d'une pratique que certains découvrent une peinture qui correspond à leur vérité. » Et Soulages d’insister : « Et finalement, si l'art dans ce qu'il a de meilleur échappait aux orthodoxies ? Si les chefs-d’œuvre étaient hérétiques ? Si par nature l'art échappait aux voies que lui tracent les idéologues, s'il vivait hors des voies ? Cela présenterait bien sûr des inconvénients pour les académies et pour le confort intellectuel sécurisant de ceux qui s'y refugient, cela n'aiderait pas ceux qui bâtissent des théories ni ceux qui voudraient orienter l'avenir de l'art, le diriger, lui tracer une voie, la voie. »
Un pas de côté. Rejet de toute école et coterie, refus de toute compromission et artifice. Discret, solitaire, rebelle. Pierre Soulages affectionnait tout particulièrement cette citation de Mallarmé : « L'Art a lieu par hasard — aucun bouge n'en est l'abri, aucun prince ne peut compter dessus, la plus grande intelligence ne le peut produire et le chétif effort à le rendre universel tourne en farce ou préciosité. » On frise la provocation, mais dieu qu’elle est belle : « la peinture, ça ne se regarde pas, ça se fréquente : on a besoin de vivre avec. »
Cet « être-avec » est le lieu d’une rencontre extrême avec autre chose que du noir, un noir lumière qui ouvre à l’Autre, à l’indicible, à l’insondable qui nous habite. Pour que ce face-à-face ait lieu, l’artiste s’efface, élimine les gestes créateurs. Étalées au racloir, à la brosse ou à la semelle de sa fabrication, seules subsistent de larges coulées de pigment formant une fulgurante forme-couleur-matière. Truelle et couteau arrachent parfois des lamelles de pâte, surgit alors l’écume blanche des vagues ou le bleu intense de la mer.
Procédant d’un triple renoncement, à la couleur, au trait et à la figuration, l’esthétique austère toute cistercienne de Soulages culmine dans son propre effacement pour laisser toute sa place à qui fréquente son œuvre. L’instantané de Buffon s’impose : « le style est l’homme même », à qui l’on s’adresse, précisera Lacan.
Commence alors cette odyssée dans l’au-delà de l’art, dans ces régions où les mots ne peuvent pénétrer, comme le soulignait Nathalie Sarraute dans une lettre adressée à Pierre Soulages. L’écrivaine exploratrice des tropismes avait vu juste ; le peintre aimait à rappeler que « les mots amènent à la peinture mais restent sur le bord. Ils sont impuissants à en pénétrer les pouvoirs. Les mots sont des béquilles qui permettent de faire un petit bout de chemin en direction de l’œuvre. Dans un premier temps, ils peuvent servir à ouvrir les yeux enlisés dans les habitudes, montrer que l’on voit davantage avec ce que l’on a dans la tête que devant les yeux. Mais la plus grande partie du chemin reste hors de leur portée, puisque l’art, justement, est au‑delà. »
Chacun en prendra la mesure et s’y retrouvera en poursuivant sa fréquentation de l’œuvre de Soulages par l’entremise des expositions présentées au musée Fabre à Montpellier (au 4 janvier 2026) et musée du Luxembourg à Paris (au 11 janvier 2026).
[Sources : Georges Duby, L’art du dénudement, Hermann, 2025 ; Michel Ragon, Les Ateliers de Soulages, Albin Michel, nouvelle édition augmentée, 2024 ; et Pierre Soulages, Écrits et propos, textes recueillis par Jean-Michel Le Lannou, Hermann, 2014.]
« Une peinture est un tout organisé, un ensemble de formes (lignes, surfaces colorées…) sur lequel viennent se faire ou se défaire les sens qu’on lui prête. Le contenu de cet ensemble n’est pas un équivalent d’émotion, de sensation, il vit de lui-même. Ces relations entre les formes sont un transfert de relations de l’univers à une autre signification. Dans ce qu’elle a d’essentiel la peinture est une humanisation du monde. »
Pierre Soulages cité dans le catalogue de l’exposition « Französische abstrakte »
Malerei, Stuttgart, 1948
« On ne demande rien au spectateur : on lui propose une peinture qu’il voit à la fois en toute liberté et nécessité. »
Pierre Soulages cité dans « Réalisme et réalité », enquête de Camille Bourniquel,
Esprit, juin 1950.

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