L’abondante production romanesque de Chalandon a été saluée par de nombreux prix littéraires, dont le prix Médicis et le Grand Prix du roman de l’Académie française. Son œuvre journalistique a également été récompensée en 1988 par le prestigieux prix Albert-Londres. Chalandon écrit la violence sous toutes ses formes : celle subie par les enfants dans le cadre familial (Mon traître), celle liée à la Shoah à travers la tragédie des enfants d’Izieu (Enfant de salaud), ou encore celle vécue par les mineurs de la colonie pénitentiaire de Belle-Île (L’Enragé). Il explore aussi les mécanismes collectifs de la violence : la guerre d’Irlande (Mon traître, Retour à Killybegs), la guerre du Liban (Le Quatrième Mur), la condition des mineurs dans le Nord de la France (Le Jour d’avant).
À cette thématique s’ajoute celle du mensonge et de la trahison qui sont des obsessions intimes en raison de la mythomanie de son père (Enfant de salaud ou La Légende de nos pères), et de l’ami agent double pour l’armée anglaise au cœur du diptyque consacré à la guerre d’Irlande. Mais l’amitié, chez lui, est aussi une force rédemptrice : elle sauve, protège, répare. On le voit dans Le Petit Bonzi avec l’ami qui aide l’enfant bègue à conquérir la parole, dans Une joie féroce avec un groupe de femmes unies face à la maladie, dans Une promesse, conte autour d’un pacte amical.
Le livre de Kells réunit tous ces thèmes, révélant combien l’histoire personnelle de Chalandon est consubstantielle à son écriture. Le récit commence lorsque le narrateur quitte sa maison et sa ville : enfant battu, témoin de l’impuissance de sa mère, il s’évade de l’emprise paternelle, « l’Autre ». Il part avec pour tout bagage les images de sa chambre d'enfant, une image de Guignol, une carte postale représentant Le Livre de Kells, célèbre évangéliaire irlandais du haut Moyen-Âge, un exemplaire de La Nausée de Sartre et un formulaire d’émancipation. Sa mère lui remet cent francs « pour solde de tout compte ».
Ce bagage dérisoire symbolise l’identité qu’il va se construire : Kells sera son nom de SDF, qui lui attirera la sympathie d’un professeur d’université médiéviste qui le sortira de la rue après sa rencontre avec les militants maoïstes. Il rencontrera même Sartre.
Le départ prend d’abord des airs d’aventure joyeuse, entre jeunes « rejouant Woodstock » au bord de la mer, d’une illusion de liberté avec des rêves de Katmandou ou d’Ibiza. Mais l’arrivée à Paris marque une descente aux enfers, accentuée par la rigueur de l’hiver. Chalandon cite Richepin : « Voici venir l’hiver, tueur de pauvres gens ». Il aura fallu une vie et une œuvre entières à l’auteur pour trouver le courage de cette mise à nu : raconter la rue, la faim, la peur.
Kells rencontre un groupe de marginaux menés par un garçon violent. Malgré sa réticence, il expérimente le LSD, expérience qui est retracée dans de somptueuses pages hallucinées : « Le Livre de Kells et moi ne faisions qu’un ». La figure de la mère hante tout le récit — la « petite souris » soumise au père se métamorphose sous l’effet du LSD en sœur d'Angela Davis (« ta sœur revanche »). Lors de ses années d’apprentissage auprès des compagnons maoïstes, il découvre au Louvre le tableau où Eugène Carrière représente son fils de cinq ans mourant dans les bras de sa mère. L'ekphrasis de ce tableau, véritable pietà inversée, devient le cœur rédempteur du roman.
Le réalisme de Chalandon rappelle celui de Simenon : le récit mobilise les sens et le discours intérieur du personnage auquel le lecteur s’identifie. Les phrases brèves, hachées, donnent à percevoir sa solitude et sa misère absolues : « Chacun chez soi, et moi dehors. Kells le marginal, couché sur un paillasson rêche aux odeurs de bétail. [...] Je suis à la rue. J’ai peur, je pleure ». Il évoque l’indifférence des passants, la vulnérabilité extrême, l'exploitation éhontée, la lutte pour conserver un franc pour aller aux bains-douches et une forme de dignité. Il dit des moments d’humanité : une porte ouverte, une compagne de squat : « Fille violée, garçon battu. Impossible de prendre plus longtemps soin l’un de l’autre ».
Le narrateur finit par rencontrer des militants de la Gauche Prolétarienne vendant La Cause du peuple sur le parvis de Saint-Lazare. Il est fasciné par ces jeunes qui incarnent tout ce que son père vomissait, puis est repéré par un professeur de lettres classiques qui faisait partie du mouvement et lui confie des exemplaires à vendre. Ce livre dit donc tout autant l’abandon que le hasard heureux de la rencontre, et une forme d’adoption.
Le récit de cette adoption est indissociable de l’histoire des combats des maos, des affrontements féroces dans Paris contre les forces de l’ordre et l’extrême droite, des rivalités avec les trotskistes puis la dissolution de la Gauche Prolétarienne. À travers les yeux du narrateur les maos sont ceux qui l’« ont recueilli, éduqué, protégé, rendu juste et droit ». Les rejoindre lui permet à son tour de sauver : « chaque fois qu’il y avait un opprimé, un fragile, un mao devait se tenir à ses côtés. [...] Il fallait que la peur change de camp ».
Mais ce roman est aussi un tombeau, un chant funèbre pour les frères d’armes qui ont été sa première « famille », les maîtres de ses années d’apprentissage : Denis, Yves, Daniel, Marc, Éric — tous disparus ou brisés. Denis, l’immigré chilien, le maître d’armes et le chantre de la révolution par l'action violente ; Yves, l'instituteur pacifiste qui l’a accompagné dans ses lectures, lui a fait passer le bac en candidat libre : « tu n’es pas bon élève mais je suis patient ». Daniel, le premier à l’héberger, à constater qu’il allait falloir « tout lui réapprendre ». C’est avec lui que Kells a la première discussion sur l’erreur dans laquelle s’est engagée la Gauche Prolétarienne : « et si on avait tort sur tout ? [...] elles voulaient quoi, les masses populaires ? La révolution ou la télé couleur ? ». Marc l’ouvrier de chez Renault désespéré par dissolution du mouvement : « Putain Kells, [...] Pourquoi vous êtes venus me chercher ? Pour me faire rêver, c’est ça ? [...] J’ai tellement espéré votre monde meilleur ». Et Éric, que l’excipit révèle avoir été un policier infiltré, un traître.
Entrer « le cœur étoilé » à Libération, c’est pour Chalandon passer d’une forme de combat à une autre. Sans trahison. Avec Le livre de Kells, l’auteur accomplit une œuvre de vérité et de mémoire en montrant comment un enfant battu a trouvé dans le militantisme puis à Libération une fraternité qui sauve et une voix.
Franck Colotte
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