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« Mein Kampf est toujours un best-seller dans certains pays ». Entretien avec l’écrivain Harold Cobert

En 1934, Hitler fit interdire l’édition française de son livre Mein Kampf, écrit dix ans plus tôt en prison et dont la première édition (allemande) datait de 1925. Le romancier Harold Cobert revient sur cet épisode historique méconnu dans un récit aussi instructif que divertissant.
Harold Cobert
Le Procès Mein Kampf
En 1934, Hitler fit interdire l’édition française de son livre Mein Kampf, écrit dix ans plus tôt en prison et dont la première édition (allemande) datait de 1925. Le romancier Harold Cobert revient sur cet épisode historique méconnu dans un récit aussi instructif que divertissant.

Velimir Mladenović : Votre nouveau roman (Le Procès Mein Kampf) est une fiction basée sur des faits historiques. Pourquoi l’histoire du livre de propagande le plus influent vous a-t-elle autant inspiré ?

Harold Cobert : Parce que, alors que 2025 marque le centenaire de la première édition de Mein Kampf en Allemagne, qu’Hitler est mort depuis longtemps, son livre et les idées qu’il charrie vivent toujours. Et puis, ce qui m’a surtout intéressé... et même passionné... c’est l’histoire folle mais vraie de sa première publication en France (1934) ; publication illégale par des antisémites d’extrême-droite et la pointe avancée de la communauté juive française qui se sont associés pour alerter sur un ennemi commun, parce que le danger qu’il représentait pour chacun d’eux nécessitait qu’ils missent leurs détestations réciproques de côté. Serions-nous encore capables d’une telle abnégation et d’une telle lucidité ? À l’heure de la culture du clash permanent, du retour en force du clientélisme politique et des petits calculs opportunistes à court-terme, j’en doute. Notre classe politique actuelle manque cruellement de la plus française des vertus : le panache, tel que l’incarne le Cyrano de Rostand.

V. M. : Votre roman traite des thèmes racistes présents dans l’œuvre d’Hitler. Est-ce le sujet principal de votre roman, au-delà de l’affaire de la traduction française de Mein Kampf ?

H. C. : Oui, car on ne peut pas traiter de la traduction de Mein Kampf en français sans se préoccuper de Mein Kampf en général, et donc on ne peut pas faire l’impasse sur la pensée fondamentalement raciste qui sous-tend le livre de Hitler. Et on peut encore moins en faire l’impasse lorsqu’on étudie les pays où Mein Kampf est aujourd’hui un succès de librairie, surtout après le pogrom du 7 octobre 2023. La mutation, ou plutôt le travestissement et la dissimulation de l’antisémitisme sous le masque supposé respectable de l’antisionisme nous renseigne sur la nature réelle de l’antisémitisme du XXIe siècle. D’autre part, d’un point de vue romanesque, l’histoire ne m’intéresse que lorsqu’elle parle de notre époque. Dans mes romans, l’histoire n’est jamais qu’un cadre ou un décor qui me permet d’analyser et d’étudier des thèmes contemporains et leurs résonances dans la profondeur du temps. Les grands polars, comme ceux de Henning Mankell par exemple, débordent également le cadre uniquement policier pour nous proposer un point de vue plus large sur l’évolution et la nature de la violence dans nos sociétés. La taxinomie des genres en littérature m’a toujours semblé relever d’une myopie assez peu pertinente.

V. M. : Existe-t-il aujourd’hui un livre qui ait autant d’impact sur les lecteurs que Mein Kampf ?

H. C. : D’après André Calmettes, son premier traducteur, ce serait le Coran, par la force de conviction idéologique qu’il porte dans ses versets. Mais je me refuse à reléguer un texte aussi fondamental, aussi riche et aussi complexe que le Coran au même rang qu’un texte raciste. Dans les trois grandes religions du Livre, l’intégrisme naît toujours d’une mauvaise lecture humaine du texte originel, voire d’une lecture volontairement biaisée pour servir des desseins hégémoniques, notamment politiques. Comme je vous le disais précédemment, si Hitler est mort, Mein Kampf non seulement continue de vivre, mais il est également toujours un best-seller dans certains pays, preuve de la permanence de son écho chez certaines populations, donc que son impact est loin de se tarir. En outre, comme le démontre d’une manière implacable Antoine Vitkine dans Mein Kampf, histoire d’un livre, l’ouvrage intitulé Idara al-Tawahhush (« Gestion de la barbarie »), diffusé avec succès depuis 2004 en Syrie et en Irak, fait figure d’épigone de Mein Kampf par son racisme et son antisémitisme ainsi que par l’engouement et l’adhésion que provoquent ses « idées » – si toutefois on peut parler d’idées face à un tel vide de la pensée et de la raison. Dans tous les cas, le Mein Kampf d’Hitler ne cesse de diffuser ses théories racistes et antisémites à travers le monde et dans les esprits, tout en servant de matrice intellectuelle à tout texte prônant le massacre des Juifs et la suppression d’Israël de la surface de la Terre.

V. M. : Où peut-on trouver aujourd’hui des idées similaires à celles du livre d’Hitler : sur les réseaux sociaux ou dans les livres ?

H. C. : Les deux, hélas, et notamment dans le dernier ouvrage que je vous citais. On les retrouve également dans la charte du Hamas qui s’inspire des Protocoles des sages de Sion, ce faux rédigé par un agent de la police politique du tsar à la fin du XIXe siècle et publié au tout début du XXe siècle ; texte qui a contribué à nourrir le phantasme mensonger d’un complot juif international à l’œuvre pour la domination du monde. On les retrouve sur les murs des villes lorsqu’on lit qu’il faut que la Palestine s’étende « from the river to the sea », ce qui sous-entend l’éradication d’Israël et, par voie de conséquence, de tous les Juifs qui y vivent. On les retrouve encore dans les tags « Free Palestine » qui pullulent sur ces mêmes murs ; slogan incomplet qui devrait être complété de cette manière pour être juste et pertinent : « Free Palestine from Hamas », car le Hamas est une menace pour Israël et pour la Palestine. On les retrouve enfin sur les réseaux sociaux, bien sûr, mais aussi dans l’idéologie de la France Insoumise, dans l’islam radical ; bref, dans l’ensemble des sociétés du globe, preuve que le combat, à l’heure de l’amnésie numérique généralisée, ne fait que commencer. Et puis il y a les idiots utiles de l’islamisme radical qui considèrent que le Hamas est une armée de résistance, et dont la médiocrité et la malhonnêteté intellectuelles exigent qu’on les combatte sans relâche jusqu’à la dernière virgule.

V. M. : La liberté est un idéal et une valeur d’avenir, lit-on dans votre roman. Cela veut-il dire que dans le présent nous ne sommes jamais libres ?

H. C. : Sommes jamais totalement libres ? Vaste question qui nous ramène à celle-ci : « Qu’est-ce que la liberté ? » Je laisse de côté ce débat auquel s’intéresse la philosophie depuis sa naissance car, outre que je n’ai pas les compétences pour y répondre, cela nous éloignerait trop de notre sujet. Pouvons-nous être libres dans le présent ? Je ne le crois pas. Même s’il faut savoir vivre et profiter pleinement de l’instant – le fameux Carpe diem de Horace – vivre uniquement dans le présent nous ramène au stade animal et grégaire de l’humanité, où nous ne sommes mûs que par nos pulsions, ce qui est le contraire du libre arbitre, de tout choix éclairé par la raison, et donc de la liberté. Et dans le présent qui est le nôtre, celui des réseaux sociaux et de leurs réactions panurgiques, nous le sommes encore moins. Faut-il pour autant désespérer et capituler ? Certainement pas. La liberté est l’un de nos biens le plus précieux, sinon le plus précieux. Or elle n’est jamais octroyée pour toujours. Elle connaît des attaques, des reflux, et nous devons tous, collectivement, rester vigilants. L’histoire des dictatures du XXe siècle prouve à quel point la liberté reste plus que jamais fragile et combien l’homme est hélas prompt à s’accommoder de sa privation. L’histoire prouve aussi que les premières attaques contre la liberté commencent très souvent contre les Juifs. Raison pour laquelle nous devons les défendre d’une manière inconditionnelle, car les défendre, c’est nous défendre, défendre la liberté et défendre les fondements même de notre humanité.

[Harold Cobert a publié aux éditions Séguier une série consacrée au comte de Mirabeau intitulée Mirabeau, le fantôme du Panthéon et plusieurs livres dont Un hiver avec Baudelaire (Héloïse d'Ormesson, 2009), Au nom du père, du fils et du rock'n'roll (Héloïse d'Ormesson, 2013), Jim (Plon, 2014), La Mésange et l'Ogresse. Dans la tête de Monique Fourniret (Plon, 2016), Belle-amie (Les Escales, 2019), Périandre (Robert Laffont, 2022), Le Rouge et le Blanc (Les Escales, 2024), Le Procès Mein Kampf (Les Escales, 2025).]

Velimir Mladenović

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