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Article publié dans le n°1173 (16 mai 2017) de Quinzaines

Il n’y a pas tout à fait un an, Jocelyn Benoist accordait un entretien à La Nouvelle Quinzaine littéraire3. Invité à dire quelques mots du réalisme qui inspirait ses derniers ouvrages, il commençait par répondre : « C’est évidemment une très vaste question, et il y aura là le sujet d’un livre un peu systématique, si j’arrive à l’écrire ». Or, voici que paraît aujourd’hui L’Adresse du réel : à n’en pas douter, le grand, le très grand livre de philosophie, qui l’occupait déjà certainement à l’époque.
Jocelyn Benoist
L'adresse du réel
(Vrin)
Il n’y a pas tout à fait un an, Jocelyn Benoist accordait un entretien à La Nouvelle Quinzaine littéraire3. Invité à dire quelques mots du réalisme qui inspirait ses derniers ouvrages, il commençait par répondre : « C’est évidemment une très vaste question, et il y aura là le sujet d’un livre un peu systématique, si j’arrive à l’écrire ». Or, voici que paraît aujourd’hui L’Adresse du réel : à n’en pas douter, le grand, le très grand livre de philosophie, qui l’occupait déjà certainement à l’époque.

« Pas d’empirisme et pourtant du réalisme en philosophie, c’est là le plus dur1. »

Ludwig Wittgenstein

« Le rêve du concret est déjà ancien. Il n’est pas difficile non plus de dire que la philosophie s’occupera de l’homme. Mais ce qui est difficile et ce qu’on ne sait pas faire, c’est de s’en occuper réellement2. »

Georges Politzer

Dans ce nouvel opus en tout point fidèle à la sorte de parti pris des choses (réelles) qui fit d’emblée l’originalité et l’exigence de sa pensée, Jocelyn Benoist reprend, approfondit et donne un tour, en effet, « un peu [plus] systématique » à la défense du type de réalisme que ses échanges avec son ami Charles Travis4 l’ont progressivement convaincu d’adopter entre 2003 et 20115. De là, les dix chapitres de L’Adresse du réel, tels qu’ils reviennent d’abord à définir la variante spécifiquement contextualiste de « ce réalisme dont notre époque a tant besoin » (chapitres I-IV), puis à en éprouver la consistance et à l’essayer (chapitres V-X) en matière épistémologique (chapitres V-VIII), esthétique ou plutôt poiétique (chapitre IX) et morale (chapitre X).

Mais si Jocelyn Benoist profite donc de L’Adresse du réel pour ramener près de vingt-cinq ans de réflexion et de recherches à l’unité de ce point de vue philosophique, il y est également, et peut-être même prioritairement, soucieux d’en faire valoir l’insigne singularité, à l’heure où il semblerait que le « réalisme » constitue de nouveau […] un mot d’ordre philosophique ». Mot d’ordre « “à la mode” » qui, « dans ce qu’il peut avoir de kérygmatique6 », confine trop souvent, à ses yeux, à « une forme d’impatience devant les limites mises à la spéculation par la tradition kantienne » et, partant, au désir d’une contre-révolution métaphysique, attestant que le « besoin de Schwärmerei7en philosophie [n’est malheureusement] jamais complètement terrassé ». En sorte qu’à la différence de la plupart des auteurs qui ont récemment et, certes, assez diversement contribué au retour en grâce du réalisme8 – sans en exclure Maurizio Ferraris9 et Markus Gabriel10 qu’il approuve pourtant sur de nombreux points –, Jocelyn Benoist veille ici à le promouvoir en se gardant bien pour sa part de « jeter le bébé de la critique avec l’eau du bain du bullshit post-moderne ». 

Qu’est-ce à dire et en quoi cette option – préférer le « déplacement du thème critique [à] son annulation » – est-elle constitutive du « contextualisme radical » qui distingue le réalisme, intégral et vraiment sincère, le réalisme pleinement conséquent, dont il est question dans L’Adresse du réel ? Tâchons de l’expliquer succinctement.

Comme Jocelyn Benoist le rappelle à plusieurs reprises, « le principe fondamental de tout réalisme est clairement exprimé par Aristote dans sa fameuse affirmation : “ Ce n’est pas parce que nous pensons que tu es blanc, que tu es blanc en effet ; c’est parce qu’en effet tu es blanc, qu’en disant que tu l’es nous disons la vérité.” [Aristote, Met.,Q, 10, 1051b6-9]. » Aussi tout réaliste admet-il minimalement : 1) « l’indépendance de la réalité (l’être-blanc de Socrate par exemple) par rapport à la vérité et par rapport à notre connaissance » ; 2) « la priorité de la première par rapport aux dernières » – « D’abord, Socrate est blanc. Donc, il est pertinent que nous pensions qu’il est blanc, et ce que nous pensons quand nous le pensons est vrai » – ; et, enfin, 3) l’existence d’une quasi « relation de fondation » entre la façon d’être des choses et la vérité ou la fausseté de ce que nous en pensons : « c’est parce que Socrate est blanc que ce que nous pensons est vrai quand nous pensons qu’il est blanc ».

Ce qui ne signifie cependant pas que « les éléments de réalité seraient simples à identifier ou que nos identifications de ces éléments ne sont pas sujettes à controverse et ne soulèvent aucun problème, mais que, quand nous réussissons à construire une identification opératoire d’un élément de réalité dans un contexte défini, ce que nous saisissons existe indépendamment du fait que nous l’identifions ou non. »

Acquis définitif de la sagesse des Anciens, ce réalisme-là a toutefois deux indissociables limites, qui justifient – y compris lorsqu’on se méfie de « la nouveauté auto-proclamée, en philosophie » – qu’il y ait désormais lieu de plaider la cause d’un « Nouveau Réalisme ».

Car, c’est un premier constat, envisagées à l’aune du « “Réalisme Ancien” », « les normes comme telles sont partie de la réalité » et, par conséquent, « quand nous réussissons à appliquer une norme à quelque chose, c’est parce que cette norme se trouve[rait] déjà dans la structure de la chose elle-même ». En un mot, le « Réalisme Ancien […] est un réalisme anthropomorphique » : l’expression ou le symptôme d’une « tendance [qui consiste] à penser que la réalité elle-même [fait] notre travail, c’est-à-dire : port[e] déjà en elle les normes que nous essayons de lui appliquer. Or, précisément, les normes sont notre tâche. C’est peut-être tout le point d’un ‟Nouveau Réalisme” : rendre clair et garder en vue le gouffre catégorial qui existe entre les normes et la réalité. »

À quoi il faut ajouter que, du fait même de cet anthropomorphisme, le réalisme classique pose aussi un problème d’unilatéralité, puisqu’il n’est finalement qu’ « un réalisme […] de l’objet de pensée » et non pas, simultanément, un réalisme des « formats réels de la pensée », attentif à « la réalité des attitudes que nous adoptons par rapport au réel et des types d’attentes normatives [ « fort variables et nécessairement liées à des formes de vie » ] que nous avons réellement à son endroit ». Déséquilibre auquel Jocelyn Benoist entend précisément remédier, au motif qu’« [ê]tre réaliste, ce n’est pas seulement accorder un statut ‟réel”, c’est-à-dire transcendant, au référent, mais également reconnaître qu’il n’y a pas de référence – et donc d’identification du référent – sans conditions réelles » ; au motif, autrement dit, qu’« accorder un statut ‟réel” au référent suppose nécessairement d’assumer les conditions réelles de la référence à lui ».

D’où la dimension proprement interactionnelle du réalisme de Jocelyn Benoist qui demeure quant à lui conscient que nos pensées ne sont pas moins réelles que le monde où il y a un sens à les énoncer et qu’elles sont, à ce titre, toujours solidaires « d’un scénario, d’une certaine interaction avec la réalité ambiante », elle-même déterminée par la réalité des besoins et des intérêts qui, en la circonstance, y comptent ou y importent.

Et de fait, qu’est-ce que penser, sinon exprimer des pensées ? Qu’est-ce que penser, sinon écrire, parler et, ainsi, faire quelque chose de la réalité matérielle des graphes ou des bruits dont nous disposons comme d’un « matériau sensible déjà là avec ses sédimentations propres », matériau « qu’on travaille » plutôt que « medium d’une ‟vérité sensible” extérieure à lui », « modalité de notre ancrage cognitif dans la réalité » plutôt qu’« écran ou […] filtre » représentationnel ?

Chez Jocelyn Benoist, en ceci l’héritier de Wittgenstein, le « transport de l’interrogation de la pensée […] sur le terrain de l’examen de nos pratiques linguistiques effectives constitue donc le plus puissant levier de réalisme qui soit. Nos pensées cessent d’être des entités éthérées flottant dans on ne sait quel avant-monde pour devenir le contenu d’énoncés en situations, intervenant dans un nexus de relations réelles ». Pour lui, en d’autres termes, il n’y a finalement qu’un « seul réalisme conséquent : celui qui part de l’insertion effective des agents pensants dans le réel » et « explor[e] les modalités variées selon lesquelles ceux-ci exercent une prise normative sur ce réel », en prenant avant tout en considération les « conditions réelles de l’énonciation » et la diversité de nos façons expressives.

Démarche foncièrement wittgensteinienne, il faut y insister, qui atteste bel et bien que ce réalisme résulte « plus [d’]un déplacement du thème critique que [de] son annulation ». Car affirmer que « la forme de la réalité n’est à trouver nulle part ailleurs que dans celle de ces engagements effectifs mêmes que nous prenons par rapport à elle avec les mots », n’est-ce pas en somme conclure à la nécessité de naturaliser ou, plus exactement, de réaliser les conditions transcendantales du pouvoir de connaître jadis analysées par Kant et, ce faisant, mieux établir que la pensée n’est pas « un empire dans un empire, mais le lieu de notre responsabilité envers le monde » ? Leçon tout à la fois logique, morale et politique, « dont notre époque a[vait en effet] tant besoin ».

1. Ludwig Wittgenstein, Remarques sur les fondements des mathématiques, VI, §. 23, Gallimard, 1983, p. 268.
2. Georges Politzer, La Fin d’une parade philosophique : Le bergsonisme, Jean-Jacques Pauvert, coll. « Libertés nouvelles », 1967, p. 132.
3. Jocelyn Benoist, « Autour du Bruit du sensible et de Logique du phénomène », La Nouvelle Quinzaine littéraire, n° 1151, 16-31 mai 2016, pp. 7-8.
4. Auteur d’un certain nombre d’ouvrages fondamentaux – encore insuffisamment traduits en français – dont notamment : The Uses of Sense : Wittgenstein’s Philosophy of Language, Oxford University Press, 1989 ; Unshadowed Thought : Representation in Thought and Language, Harvard University Press, 2001 ; Les Liaisons ordinaires : Wittgenstein sur la pensée et le monde, Vrin, 2003 ; Thought’s Footing : A Theme in Wittgenstein’s Philosophical Investigations, Oxford University Press, 2006 ; Occasion-Sensitivity, Oxford University Press, 2008 ; Objectivity and the Parochial, Oxford University Press, 2010 ; Le Silence des sens, Cerf, 2014.
5. Comme en témoignent les différents ouvrages qu’il a publiés durant cette période – c’est-à-dire entre la rencontre de Charles Travis et la sortie de ses propres Éléments de philosophie réaliste (Vrin, 2011) – soit, dans l’ordre : Les Limites de l’intentionalité : Recherches phénoménologiques et analytiques, Vrin, 2005 ; Sens et sensibilité : L’intentionalité en contexte, Cerf, 2009 ; Concepts : Une introduction à la philosophie, Cerf, 2010.
6. L’adjectif « kérygmatique » appartient au lexique spécifique de la théologie chrétienne. Il dérive de la racine grecque kêriygma : « prédication », « proclamation ».
7. Le terme allemand « Schwärmerei » est utilisé par Kant pour dénoncer l’irrationalisme romantique. Il signifie « enthousiasme », « fanatisme », religieux, notamment.
8. Dans le champ philosophique francophone, Quentin Meillassoux et Frédéric Nef, par exemple.
9. Maurizio Ferraris, Manifeste du nouveau réalisme, Hermann, 2014.
10. Der neue Realismus, Markus Gabriel (ed.), Berlin, Suhrkamp, et : Markus Gabriel, Sinn und Existenz. Eine realistische Ontologie, Berlin, Suhrkamp, 2016.

Matthieu Contou

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