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Riche terre amérindienne

Article publié dans le n°1070 (16 oct. 2012) de Quinzaines

Peut-on décrire la terre ? Si l’auteur s’appelle Erd-rich, la tâche s’impose. Quel patronyme faut-il octroyer à un personnage censé incarner tout un continent ? Pourquoi pas le prénom d’un explorateur italien du XVIe siècle ? Même s’il risque d’être un peu lourd à porter. Irene America, l’héroïne du Jeu des ombres, sera ainsi chargée d’accomplir le destin du pays de ses ancêtres, la véritable Amérique. Elle devient une figure sacrificielle, appelée à se dévoiler, à partager ses mystères les plus intimes, à la fois ceux de sa Chair et de son Verbe.
Louise Erdrich
Le Jeu des ombres (Albin Michel)
Louise Erdrich
La décapotable rouge (Albin Michel)
Peut-on décrire la terre ? Si l’auteur s’appelle Erd-rich, la tâche s’impose. Quel patronyme faut-il octroyer à un personnage censé incarner tout un continent ? Pourquoi pas le prénom d’un explorateur italien du XVIe siècle ? Même s’il risque d’être un peu lourd à porter. Irene America, l’héroïne du Jeu des ombres, sera ainsi chargée d’accomplir le destin du pays de ses ancêtres, la véritable Amérique. Elle devient une figure sacrificielle, appelée à se dévoiler, à partager ses mystères les plus intimes, à la fois ceux de sa Chair et de son Verbe.

Pour ce qui est de son corps, Irene l’offre gratuitement à son mari peintre. Gil s’en sert comme modèle, et fait fortune grâce à lui, avec une série de tableaux intitulée America, composée uniquement des portraits de sa femme. Il la propose aux amateurs d’art prêts à « claquer » des centaines de milliers de dollars afin d’emporter un morceau tangible de la « souffrance emblématique d’un peuple ». La série porte des étiquettes rationnelles et abstraites : America 4, America 18, America 47. La chair d’Irene est ainsi découpée, commercialisée et distribuée à l’instar des terres de sa nation.

En ce qui concerne son Verbe, transmis en forme de journal intime, l’histoire est plus compliquée, parce qu’Irene lègue non pas un Livre mais deux. Lequel est le plus authentique ? Celui emballé dans une couverture rouge et mis à la disposition de son mari ? Lorsque celui-ci caresse la peau rouge du carnet et pénètre en son for intérieur, il croit violer la pensée de son épouse. Comment peut-il savoir que c’était prévu, qu’il n’a accès qu’à la version officielle, le mythe d’America tel que le conquérant se plaît à l’imaginer ? Irene lui fournit une image convenue, celle d’un traître, quelqu’un d’infidèle et de dévoyé. Le récit kitsch assouvit les attentes des Blancs qui veulent s’accaparer America, la posséder et la transformer.

Et l’autre journal, le carnet bleu dans lequel elle transcrit sa véritable confession, a-t-il alors un statut canonique ? Est-il vraiment mieux protégé de l’influence corruptrice de l’envahisseur ? Même s’il est gardé sous clef dans la salle des coffres d’une banque, il faut se méfier. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit de la Wells Fargo, société fondée au XIXe siècle pour le transport de fonds par diligence à une époque où des Indiens et des bandits parcouraient encore la frontière, et où cette société représentait le pouvoir blanc de la côte est. Qui, en tissant sa toile financière à travers le pays, resserrait davantage l’étau sur les ancêtres de Mme America.

Plus précisément, le carnet bleu repose dans une agence de la Wells Fargo située dans un immeuble baptisé d’après les fils des pionniers, le Sons of Norway Hall. Comme quoi l’homme blanc finit toujours par prendre possession du trésor du pays.

Voilà des siècles qu’il en est ainsi. En fin de compte, si tragiques qu’aient été les guerres de conquête, l’appropriation de l’âme indigène est encore pire, cette volonté des Blancs, une fois les terres conquises, d’avaler le génie d’un peuple. Irene est bien placée pour le savoir, elle qui écrit une thèse de doctorat sur George Catlin, célèbre peintre des Indiens d’Amérique, accusé d’avoir créé une image kitsch des autochtones. Plus graves encore sont les légendes selon lesquelles les peintures de Catlin auraient provoqué la mort de certains de ses sujets, à cause de son emploi des ombres, chose inconnue dans l’art indigène, et pour cause ! Parce que quiconque vole l’ombre d’autrui vole son âme : dans la langue ojibwé, un seul terme recouvre les deux concepts.

Pourtant, Catlin admirait les Amérindiens, avec qui il a vécu pendant des années, et dont il a étudié les coutumes. Cela n’empêche pas que ses tableaux aient pu éveiller des soupçons chez ses hôtes. À cause des ombres, qui leur conféraient un aspect « surnaturel », comme s’il s’agissait de « jumeaux ». L’œuvre de Catlin était à la fois vénérée et crainte, et certains croyaient que ses modèles peints aux yeux ouverts ne trouveraient pas de repos éternel, qu’un « aspect de leur être » resterait vivant, et qu’ils seraient dépouillés par les ombres de leurs propres portraits.

Le mari d’Irene emboîte le pas de Catlin, en dépouillant sa femme. Gil n’a qu’un quart de sang indien et n’a pas ses titres de noblesse, son appartenance tribale n’étant pas officiellement reconnue. Pourtant, il est passionné par cette culture depuis l’enterrement de son père qui lui a laissé en héritage une coiffe de guerrier en plumes d’aigle. Depuis, il voue un culte aux Indiens, peuple qu’il ne fréquentait pas avant de devenir adulte. Il les imite et les campe, non seulement dans son choix du sujet, mais dans sa façon même de travailler. En tant que support pour ses tableaux, s’il n’emploie pas la peau du bison, comme l’a fait Quatre Ours, il utilise alors un autre matériau vivant et indigène, le bois. C’est sur cette surface-là qu’il peint son dernier portrait d’Irene, qu’il signe de son propre sang, un nu dont il enveloppe le visage dans l’ombre, exposant en même temps le sexe féminin à la lumière crue. Juste avant sa mort, Irene est ainsi étalée sur du bois, plus exposée que ne fut le Christ.

On comprend mieux donc à quel point le « jeu des ombres » auquel se prêtent Gil et Irene est loin d’être ludique. Leur lutte de pouvoir à travers les journaux intimes n’est qu’un prétexte : le véritable enjeu concerne l’âme autochtone. C’est pour cela qu’Irene réagit avec autant de désinvolture après son viol par Gil, qui n’a obtenu que son corps. Elle se retire dans la salle de bains et fait couler de l’eau chaude. Elle y communie comme le faisaient jadis ses ancêtres auprès des sources naturelles. Quant à Gil, son comportement rappelle une longue tradition remontant à l’Antiquité, celle représentée dans son tableau préféré, Lucrèce, de Rembrandt, où l’on voit la femme violée qui tient encore un poignard à la main, celui qu’elle vient de s’enfoncer dans le cœur. Gil ne se lasse pas de cette image, qu’il regarde plusieurs fois par semaine au Minneapolis Institute of Arts. Le lecteur de Louise Erdrich en fait de même avec ce livre, fasciné par ses tableaux.

Il est difficile d’imaginer un texte plus intensément symbolique que Le Jeu des ombres. Pourtant, dans son recueil La Décapotable rouge, Louise Erdrich réussit à rassembler une vingtaine de nouvelles dans lesquelles on trouve concentration et pureté d’expression. Il s’agit de quelques-unes de ses meilleures histoires courtes publiées au cours de ces trente dernières années.

Encore une fois, on n’échappe pas au poids du passé, qui resurgit sans cesse, se laissant apercevoir sous les traits des façades contemporaines. Comme celle du « personnage » principal de la nouvelle éponyme, une voiture, la Olds rouge, dont le seul nom suggère une profondeur historique. Olds : vieux. Et dont la couleur de peau est celle d’un peuple ancien. La Olds véhicule des notions contradictoires et ambiguës : si elle a remplacé le cheval d’autrefois, il n’en reste pas moins que c’est un animal fabriqué dans une usine à Détroit, et donc apparemment sans âme. Et pourtant… Lorsque son propriétaire se noie, le frère du défunt fait suivre sa « monture » dans la même rivière, afin qu’homme et cheval puissent rester ensemble pour l’éternité.

Erdrich, d’origine métissée, met en scène un univers syncrétique. Le sacrifice du Christ se mêle alors à celui des païens. Lorsque June, héroïne des Meilleurs Pêcheurs du monde, meurt à Pâques pour ressusciter quelques semaines plus tard, au cours du mois qui porte son prénom – June : juin –, son fils achète une FireWire rouge avec l’argent de l’assurance. Il la présente à sa famille pendant une réunion familiale où les invités mangent des œufs. Ils commémorent ainsi le dernier repas de June qui, assise à un bar, avala une quantité importante d’œufs de Pâques. Au cours du festin familial, la Chair se retransforme en Verbe : les sœurs de June évoquent un incident de leur enfance où elle aurait employé l’expression « saloperie d’œufs » comme insulte.

Cette interchangeabilité du nom et de l’objet constitue l’un des aspects les plus saillants de cette œuvre. Chaque terme correspond à une chose, et du coup, tout est vivant ! Le Verbe renaît. Face à une telle virtuosité, qui peut résister à l’évidence de cette renaissance ?

Steven Sampson

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