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« Il faut changer la vie ». Entretien avec Olivier Liron

Au mois de septembre 2018, le jeune romancier et scénariste Olivier Liron a publié son deuxième roman, profond, émouvant et autobiographique, « Einstein, le sexe et moi », dans lequel il raconte sa participation au jeu télévisé « Questions pour un champion ». Dans cet entretien, Olivier Liron explique comment son enfance a influencé son écriture et sa pensée politique.
Olivier Liron
Einstein, le sexe et moi
(Alma)
Au mois de septembre 2018, le jeune romancier et scénariste Olivier Liron a publié son deuxième roman, profond, émouvant et autobiographique, « Einstein, le sexe et moi », dans lequel il raconte sa participation au jeu télévisé « Questions pour un champion ». Dans cet entretien, Olivier Liron explique comment son enfance a influencé son écriture et sa pensée politique.

Velimir Mladenović : Je voudrais commencer cet entretien par les livres qui ont marqué votre enfance. Pourriez-vous citer vos titres préférés ? 

Olivier Liron : Voici les livres qui ont marqué mon enfance : Les Misérables de Victor Hugo, Le Seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien et Dix Petits Nègres d’Agatha Christie. Je les ai lus entre l’âge de 2 et 5 ans, très tôt, dans cet ordre. 

VM : Vous avez dit que vous aviez connu la violence sexuelle et physique très tôt et que c’était une des raisons pour lesquelles vous étiez devenu écrivain. Comment avez-vous réussi à transformer la rage de l’enfance en art ? 

OL : Oui, j’étais très naïf. Plein de tendresse avec tout le monde. Je serrais la main à toutes les personnes que je croisais dans la rue ! Au collège, on m’a forcé à renifler le sexe de mes camarades. J’ai subi toutes sortes de violences sexuelles et physiques, comme je le raconte dans Einstein, le sexe et moi. Cela m’a marqué à vie. J’en ai gardé une haine intacte, mais que je cherche à transformer dans l’écriture en autre chose. La haine, c’est la réaction, presque chimique, que produit la violence qui n’est pas la nôtre, quand elle colonise notre corps. Je cherche à transformer cette haine en autre chose : en rage. En rage de vivre. En force de vie. Ce que j’ai vécu m’a rendu invincible. Vers où diriger ma colère ? Contre moi-même, et faire naufrage ? Ou la transformer en autre chose, en cri, en révolte, en amour ? C’est ce que j’essaie de faire…

Plus je gagne en maturité artistique, et plus je cherche à donner une forme à cette colère : écrire des livres, des pièces, des films… C’est aussi une maturité politique : donner une adresse à cette colère. Vers qui l’adresser ? La question de l’adresse est d’ailleurs une question éminemment littéraire et linguistique ; quand on écrit un roman, on se demande non seulement de qui, ou de quoi l’on parle, mais à qui l’on parle. Comment va-t-on parler au lecteur de cette colère ? Comment va-t-on essayer de partager cela ? Sur quel mode ? Va-t-on utiliser le pathos ou, comme j’essaie souvent de le faire, l’humour, qui me permet de mettre une distance vis-à-vis de ma propre histoire pour que celle-ci soit recevable par le lecteur ?

Avec le lent mûrissement de mon œuvre, de mon écriture, je cherche à donner à cette rage une portée, à la partager à travers mes livres et à la questionner, également. Aujourd’hui, on éprouve tous de la colère, à des degrés différents. Contre quoi est-on en colère ? Contre qui ? J’ai vite compris que j’étais en colère, d’accord, mais d’où venait la violence que j’avais subie ? Je me suis beaucoup interrogé sur l’origine de cette violence et de ma colère. Cela m’a permis d’ouvrir dans le livre – sous la forme non de l’essai, mais du récit autobiographique et intime – une réflexion.

C’est une réflexion sociétale : sur la stigmatisation de la différence, quelle qu’elle soit ; sur la pathologisation de la différence : se faire traiter toutes les cinq minutes de malade mental, de fou, quand on est, comme moi, une personne avec autisme. C’est aussi une réflexion politique que j’ouvre : sur ce que j’appelle le « fascisme de la norme », sur la violence physique et symbolique contre toutes les parties du corps social en situation de vulnérabilité : les pauvres, les exclus, les dominés. Ce qui m’a aidé à écrire sur la violence subie, c’est de comprendre que ce que j’avais vécu était universel, et donc partageable. Que les mécanismes de la violence, de la destruction et de la négation de l’autre pouvaient s’exercer de manière analogue contre les femmes, les homosexuels, les étrangers, les pauvres, de même que les mécanismes de la répression politique vont s’exercer contre les étudiants, les hôpitaux, les jeunes de banlieue, les cheminots, les zadistes, etc., contre ceux qui espèrent autre chose, qui veulent proposer une alternative… Pas d’alternative. Les gens comme moi sont très dangereux, parce qu’ils veulent changer la vie. Il faut changer la vie. On va changer la vie. La vie change déjà. J’ai compris en élargissant mes horizons et mes combats que, en quelque sorte, tout le monde était Olivier Liron. Et moi qui me sentais si seul, ça m’a fait du bien. Oh, du bien, du bien ! 

VM : Vous êtes scénariste et romancier. Quelle est la différence entre l’écriture de scénario et celle d’un roman ? 

OL : L’écriture scénaristique est très différente de l’écriture romanesque. Où réside la différence principale, au-delà des considérations techniques sur la narration ? Je crois que l’écriture scénaristique est un processus collectif, très différent de l’écriture littéraire, qui est principalement un processus solitaire. Mon travail pour le cinéma m’a appris à être à l’écoute, à savoir me remettre en question. 

VM : Vous êtes en train de travailler à l’adaptation scénaristique de votre premier roman. Qu’attendez-vous de ce film ? 

OL : J’ai eu la chance de travailler, l’an dernier, à la Fémis sur l’adaptation pour le cinéma de mon premier roman, Danse d’atomes d’or, paru en 2016. C’est un roman sur le deuil d’un amour, sur le deuil d’une personne aimée. Un premier roman très intime, sans doute ne sais-je pas écrire autrement. J’espère que le film sera bientôt tourné. Un film est quelque chose de très différent d’un livre. C’est un prolongement magnifique, presque déjà une interprétation du livre ! 

VM : En 2018 a été créée une pièce de théâtre, La Vraie Vie d’Olivier Liron, inspirée de votre vie. Pourquoi considérez-vous cette pièce comme une forme d’acte de résistance ? 

OL : Après avoir passé dix ans à l’université, j’ai totalement changé de vie. J’ai voulu me consacrer entièrement à l’écriture. Je me suis inscrit dans une école de théâtre et de danse contemporaine, et j’ai exploré des formes artistiques que je n’avais jamais abordées auparavant. Cela a été un bouleversement dans mon existence ! J’ai la chance de travailler beaucoup pour le théâtre, comme dramaturge et comme acteur.

Ma première pièce, La Vraie Vie d’Olivier Liron, imaginée avec le metteur en scène Douglas Grauwels et l’actrice Émilie Flamant, est une forme d’autoportrait scénique. Comment passe-t-on de la connaissance pure, de Wikipédia, de « Questions pour un champion », à l’écriture et à un plateau de théâtre ? C’est la question qui guide le spectacle. C’est une aventure formidable. Il serait impossible d’exprimer tout ce que cela m’a appris humainement. Le spectacle a été créé à Bruxelles, au théâtre Varia, au printemps 2018. Nous le reprenons en tournée en France durant la saison 2018-2019. 

VM : Vous avez publié, en septembre dernier, le roman Einstein, le sexe et moi. Que signifie ce titre ? 

OL : Einstein, le sexe et moi est mon deuxième roman. Il raconte l’expérience de ma participation au jeu télévisé « Questions pour un champion », que j’ai remporté à dix reprises au cours de mes études. Ce n’est pas une blague, c’est absolument vrai ! À travers le fil rouge de ce célèbre jeu, je cherche à me mettre à nu, à livrer un récit autobiographique qui questionne les thèmes de l’identité, de la mémoire et de l’écriture. Comment s’en sortir, quand on est différent et qu’on a subi la violence ? Comment trouver une résilience à travers la poésie, l’amour des autres, la danse ? Ce sont les questions qui habitent, je crois, le roman. Mais je laisse les lecteurs et lectrices le découvrir. Le bouche à oreille que connaît Einstein, le sexe et moi est bouleversant. C’est très émouvant pour moi que ce livre trouve des résonances, et je remercie toutes les personnes qui ont cru en ce livre dès le départ, à commencer par mon éditrice. 

VM : Ce roman n’est pas une autofiction comme le premier, mais un roman contenant des éléments autobiographiques. Quelle est la différence entre autofiction et autobiographie, selon vous ? 

OL : Oui, ce roman est résolument du côté de l’autobiographie, et pas de l’autofiction, comme mon premier livre, Danse d’atomes d’or. Autobiographie, autofiction… Je ne suis pas spécialiste de ces notions, loin de là, et sans doute qu’elles sont poreuses ! Mais je crois me souvenir que, selon la définition canonique de Serge Doubrovsky, le concept d’autofiction s’adosse à l’idée d’une matière vécue mais retravaillée par la fiction. C’est précisément ce que je me suis interdit de faire dans Einstein, le sexe et moi ! Je me suis interdit les éléments de fiction pour en préserver la force. Ce récit est dérangeant, parce qu’il est autobiographique, que tout ce que je raconte s’est réellement passé. En cela, il est exemplaire de la manière dont notre société s’arroge le droit de brutaliser des personnes qu’elle considère comme différentes. Dans ce livre, je ne voulais pas mentir sur ce que je savais. C’est à cette condition que mon récit pouvait prétendre combattre l’exclusion, comme je l’espère. 

VM : Votre engagement politique se manifeste en une phrase : « Je défends le droit à la différence et à être soi-même. » Comment l’art défend-il ces valeurs ? 

OL : Oui, ce livre est une façon de dire : « Je suis écrivain. Je suis autiste. Je suis moi-même. » Et de faire un pied de nez à toutes les personnes qui ont voulu me forcer à rentrer dans le moule. Dans la mythologie, Procuste est un personnage de tyran qui force les gens à s’allonger sur son lit et qui coupe les parties du corps qui dépassent ! C’est comme ça que je me sens en permanence dans cette société. Dans notre monde de robots parfaits, où l’on se sent parfois comme dans le film Bienvenue à Gattaca à force d’eugénisme social, je parle depuis ma singularité de personne avec autisme. Je défends la cause des personnes « différentes », comme l’on dit. Ma revendication, c’est que cette différence soit prise en compte, que je ne sois pas contraint de m’adapter au modèle dominant. Mais je suis intimement convaincu que tout le mode peut s’y reconnaître. En ce qui concerne l’école et l’éducation notamment, qui occupent une place importante dans mon nouveau roman, il faut briser le tabou de la violence à l’école. Dès qu’on en parle, c’est une levée de boucliers, comme si l’école était tellement sacrée qu’on ne pouvait jamais la remettre en question ! Pourquoi ? Parce que ce serait remettre en cause la violence de l’État, et la violence de l’État, par définition, est toujours légitime… Je trouve qu’il faut réinventer l’école. La violence de l’école est la honte de ce pays. L’école doit apprendre aux enfants à s’adapter, à développer leur potentiel, et non les forcer à se ranger à une même norme idiote. 

[Olivier Liron est né en 1987. Normalien et agrégé d’espagnol, il enseigne la littérature comparée à l’université Paris-III-Sorbonne nouvelle, avant de se consacrer à l’écriture et au théâtre. Il se forme en parallèle à l’interprétation et à la danse contemporaine à l’École du jeu et au cours Cochet. Son premier roman, Danse d’atomes d’or, est publié en 2016 aux éditions Alma. Il est également l’auteur de pièces de théâtre, de scénarios pour le cinéma et de fictions sonores pour le Centre Pompidou.]

Velimir Mladenović

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