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Cabu

Article publié dans le n°1120 (16 janv. 2015) de Quinzaines

Vers 1964, les lecteurs de Pilote pouvaient lire une bande dessinée qui ne ressemblait pas aux autres, Les carnets de croquis de Cabu. Elle avait le charme d’un trait en noir e...

Vers 1964, les lecteurs de Pilote pouvaient lire une bande dessinée qui ne ressemblait pas aux autres, Les carnets de croquis de Cabu. Elle avait le charme d’un trait en noir et blanc évoquant presque Rodolphe Töpffer, gentiment acerbe, qui contrastait avec les aventures infantiles et asexuées que nous lisions dans Tintin. Pour tous ceux qui venaient d’entrer au lycée dans une ville ennuyeuse et provinciale, le personnage du jeune potache lymphatique de Châlons-sur-Saône en proie aux brimades des pions et à la bêtise des professeurs, amoureux de la blonde fille du proviseur, était celui d’un frère.

Il allait bientôt devenir le Grand Duduche, traverser Mai 68, la pompidolisation, puis la giscardisation des esprits, et se faire de plus en plus dur dans son trait et ses cibles. Même ses dessins tendres de lycée étaient déjà empreints d’une ironie douce-amère. Ce qu’on ne savait pas, c’était que Cabu avait fait la guerre d’Algérie, et que la fille du proviseur avait d’abord été celle du colonel dans le journal Le Bled de Constantine, bien que le rapport entre le lycée et la caserne – comme la haine de l’armée et de toutes les disciplines – fût déjà bien visible dans les planches du Grand Duduche. Il ne nous avait pas échappé non plus, quand on nous montrait les couvertures sanguinolentes de Hara Kiri, avec leurs putes aux yeux au beurre noir, leurs flics pissant dans leurs pantalons, et leurs petits Jésus en slip entourés de rois mages goguenards parmi lesquels trônait le professeur Choron et son fume-cigarette, que Cabu était de la bande. On rigolait à la une célèbre du « Bal tragique à Colombey », qui allait faire changer le nom du journal interdit en Charlie Hebdo.

Dans les années 1970, Duduche s’effaça un peu devant Catherine, pensionnaire à la fois naïve et perverse du couvent des Oiseaux, flanquée d’un petit ami anar barbu libidineux, tous deux fumant pétard sur pétard. Puis sous Mitterrand apparut le personnage emblématique du Beauf, devenu nom commun. Moustachu, gras, l’œil aviné, toujours vêtu d’un survêt, flanqué d’une épouse acariâtre habillée de vestes en simili-léopard et d’une jeune maîtresse vulgaire et dispendieuse, il est bien plus qu’une résurrection du bourgeois du XIXe siècle, genre Joseph Prudhomme, parce qu’il est plus méchant encore que bête. Il ne manie pas la tautologie, comme l’idiot flaubertien, feydeauesque ou allaisien (« les affaires sont les affaires »), mais l’énoncé empirique (« c’est l’heure du pastis »).

Le personnage a traversé plusieurs décennies : égoïste et resquilleur mais respectueux de toutes les autorités, haineux et xénophobe, réac, vulgaire et dragueur misogyne. Au fil des ans, il devient un néo-beauf : à la fin des années Mitterrand, il chausse des santiags, porte un catogan et roule en 4X4, prenant des allures de Séguéla. Il est protéiforme : récemment, il avait une variante sous forme de barbu islamiste, et une autre sous forme du fils du Beauf, au crâne rasé et aux oreilles pointues. Cabu venait de publier L’Intégrale Beauf, où l’on voit l’évolution d’un personnage, de plus en plus noir et bête avec le temps, rejoint par l’adjudant Kronenbourg.

Le dessin de Cabu a toujours été politique, mais se fait plus mordant encore quand il rejoint la galerie du Canard enchaîné : Mitterrand et ses dents méprisantes, Le Pen et sa mâchoire carnassière, sa fille en culotte de peau, Tapie et son costard à rayures de gangster marseillais, Chirac et son rictus, Bernadette et son sac, Hollande l’ahuri et Ségo la sainte-nitouche, Sarkozy et ses petites cornes de diablotin, Juppé et ses allures à la Keaton.

Cabu avait, comme Töpffer, Daumier et Wilhelm Busch, un talent unique pour saisir en deux coups de crayon une silhouette et son mouvement, ainsi que l’air du temps. Il savait manier la satire comme Hogarth, et ses provocations faisaient souvent penser à un équivalent dessiné de celles de Swift ou de Kraus, dont il partageait l’art d’envoyer à ses adversaires des chiens de mine. Mais il appartenait bien plus à la tradition française des Pieds nickelés de Forton et de Pellos (à qui son trait ressemble souvent). Il en avait, avec ses amis Cavanna, Wolinski et les autres, créé une, que tout le monde cherchait à imiter. L’art du caricaturiste est rare : il doit saisir sur le vif un ethos incarné dans l’époque, mais aussi des constantes de l’esprit et des passions humaines. Un homme qui détestait l’armée, le sport et la religion ne pouvait pas être totalement mauvais. Mais son obsession, comme chez tous les grands satiristes, était la bêtise. Dénoncer la connerie est un art classique, et prend autant de formes que cette Méduse mortifère. En France, la Gorgone a pris depuis quelques décennies la forme d’un envahissement de l’espace public par la religion, la montée de l’islamisme radical et du terrorisme.

Cabu, comme les hommes des Lumières, détestait la croyance et l’obscurantisme sous toutes leurs formes. Il était anar, mais il avait des principes. Il est mort à l’âge où l’on perd officiellement le droit de lire Tintin, à soixante-dix-sept ans, le crayon et le pinceau – les armes de la liberté, de l’intelligence et de la paix – à la main, entouré de ses compagnons de combat.

Pascal Engel

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