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Drôle de guerre

Article publié dans le n°1120 (16 janv. 2015) de Quinzaines

Vers la fin de son périple à travers la France en guerre, le narrateur des Evènements voit des habitants de Marignane épargnés par les tirs, les combats et les destructions qui « cultivent leur jardin ». On retiendra l'expression qui éclaire d'une certaine lumière ce roman à la fois drôle et terrifiant.
Jean Rolin
Les événements
(P.O.L.)
Vers la fin de son périple à travers la France en guerre, le narrateur des Evènements voit des habitants de Marignane épargnés par les tirs, les combats et les destructions qui « cultivent leur jardin ». On retiendra l'expression qui éclaire d'une certaine lumière ce roman à la fois drôle et terrifiant.

Tout commence sur un boulevard de Sébastopol jonché de débris, au bitume défoncé, aux vitrines brisées. Plus qu’une émeute, la ville subit comme tout le pays une sorte de guerre civile. La France entière est sens dessus dessous, livrée aux milices, aux bandes armées, aux factions d’obédiences diverses. On croise des oustachis rappelant la Seconde Guerre mondiale en Croatie, des groupes d’extrême droite, des djihadistes, le « Hezb », les « zuzus » et une FINUL tout de blanc vêtue, composée de Finlandais et de Ghanéens, chargée de faire respecter des trêves, des cessez-le-feu, voire de rétablir un semblant d’ordre. L’officier ghanéen qui commande la troupe montre des photos de sa villa, enfants souriants devant le perron et bougainvillées. Un peu comme le font les soldats occidentaux de l’ONU en quelque pays d’Afrique déchiré par la guerre. Les ONG s’efforcent de protéger les réfugiés victimes d’expulsions. Elles n’échappent pas à la vindicte des soldats surexcités.

Le narrateur traverse la France, de Paris aux environs de Marseille, passant par Salbris, Clermont-Ferrand ou l’étang de Berre. On ne sait pas vraiment qui il est. Il voyage de temps à autre avec une certaine Victoria dont le fils aurait disparu : il s’engage à le retrouver. Son chemin croise brièvement celui d’Anna Schwartz, une humanitaire qui vient en aide aux civils pris dans le conflit. En surplomb, dans des chapitres qui alternent avec ceux racontant le périple, un autre narrateur (ou l’auteur ?) observe celui qui dit « je », analyse certains de ses actes, comme le ferait au cinéma une mise en scène ; ou comme une mise en abyme. L’emploi du présent dans ces quelques chapitres donne de la distance, permet qu’un autre regard soit jeté sur cette curieuse histoire.

On est dans un roman de Jean Rolin, et c’est tout un style, au sens que prend ce mot dans nos meilleurs siècles. Plutôt que le XVIIe siècle, pour lequel l’auteur de La Clôture a une prédilection, le XVIIIe. Celui de Voltaire pour être précis. L’ironie, la sécheresse du trait, le point de vue de Sirius et la prétérition – art de dire en prétendant ne pas dire –, tout cela colore les « événements ». Curieux euphémisme dont on se souvient peut-être qu’il désignait Mai 68 dans la bouche du général de Gaulle, par exemple. Or, on assiste ici à une guerre qui dévaste, déchire le pays, ses habitants comme ses paysages.

La guerre que raconte et décrit le narrateur n’a pas de motifs ni d’origine. Les combattants qui s’opposent ne défendent pas une cause identifiable, sinon celle que leur nom désigne. On navigue dans une forêt de signes, d’indices variés ; on reconnaît des situations hélas bien réelles : les prisonniers sont entassés dans des camps qui ressemblent à ceux du Chili ou de la Bosnie, les lieux d’interrogatoires sont installés dans une « école mécanique » qui aurait pu se trouver à Buenos Aires sous la dictature de Videla, les factions entre lesquelles le narrateur doit se frayer son chemin sont impossibles à discerner autrement que par des uniformes, des masques, des armements, quelques sigles sur un véhicule blindé. Nul ne sait contre qui il se bat ni surtout pourquoi. Des milices portent le nom de Durruti, militant anarchiste de la guerre d’Espagne dont on ignore s’il a été assassiné par les franquistes ou par les staliniens à qui il avait fait l’erreur de s’allier.

Des conflits comme celui-là, avec leurs clans, leurs bandes ou leurs grandes compagnies, la France en a vécu pendant la guerre de Cent Ans. Depuis, ce sont d’autres pays, d’autres continents qui les subissent. Nous les connaissons par les reportages télévisés, par des articles de presse, par ce qu’en disent les ONG, les institutions qui interviennent ici ou là, en Syrie, en Irak, en Ukraine ou en Tchétchénie. Le roman de Rolin produit un effet bizarre en transportant dans un vieux pays plutôt prospère ces images que nous préférons garder bien à distance. C’est aussi une leçon voltairienne ou propre à cet esprit des Lumières qui évoque le lointain pour mettre en relief ce qui pourrait nous arriver. Ces terres désolées, ces maisons détruites, ces visages désespérés, ne sont pas seulement ceux de Banja Luka que Rolin a décrits dans Campagnes ou dans ses reportages de L’Homme qui a vu l’ours. La peur que suscitent des hommes surarmés ou masqués n’est pas uniquement celle qui naît des vidéos d’Al-Qaïda ou de l’État islamique. C’est celle que nous éprouvons dans nos pires cauchemars. Les Événements est en ce sens une sorte de fable, de conte en forme d’avertissement.

De là à transformer Jean Rolin en écrivain engagé ou en prophète du malheur, il n’y a qu’un pas, que nous éviterons de franchir. C’est un écrivain d’une rare intelligence, d’une grande subtilité et d’une drôlerie constante. On pourrait en citer cent exemples, comme l’évocation de cet homme masqué qui n’incite pas à la communication, ou celle de la piscine vide dans laquelle attendent, comme des homards, des prisonniers. Le récit est rempli de détails. Ainsi de ce djihadiste qui avait été arrêté avant de mettre en œuvre son projet visant la tour Eiffel, et qui, après plusieurs années en prison, ne pouvait être expulsé vers l’Algérie. Il vivotait à Brioude, grâce à l’aide de Pôle Emploi. Vrai ? Faux ? Le ton égal du narrateur ne permet pas de le savoir. On trouvera, dans ce roman, d’autres raisons de rire ou de sourire.

Et comme on est dans un roman de Jean Rolin, on croisera beaucoup d’animaux. Un papillon Morio annonce le printemps. Les oiseaux abondent, freux, choucas et autres passereaux, qui traduisent mieux que tout un climat, une époque. Leur apparition et leur disparition font signe. Napoléon ou le maréchal Ney, qui hantait La Clôture, sont là aussi, avec des soldats de plomb que le narrateur découvre dans une maison abandonnée lui servant de refuge, comme à Boucle d’or celle des Trois Ours. Les chiens qui errent, et qu’on doit parfois abattre pour leur échapper, rappellent Un chien mort après lui, formidable enquête sur ce que ces animaux disent de l’humanité (ou de l’inhumanité). Les rivières sont toutes nommées et on lirait volontiers le roman avec une carte routière sous les yeux. Sans risque de s’égarer.

Les paysages de zones portuaires rappellent la mer, les cargos, les vieilles tôles qui flottent sur des mers diverses. Les Événements est un parcours dans la vie et l’œuvre de Jean Rolin. Non pas une somme, un bilan (surtout pas !), mais un florilège qui ravira autant ceux qui ne l’ont jamais lu que ses admirateurs.

Norbert Czarny

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