Ce mot impossible à dire

« Ici », premier mot du livre, et la négation, dès le premier poème, témoignent d’une réduction qui gagne le cœur et la page, multipliant ce qui fut et qui a été arraché : « nul objet ne peut sortir sans avoir dit le lieu nul objet ni personne d’écriture. »
Thierry Metz
Entre l'eau et la feuille
« Ici », premier mot du livre, et la négation, dès le premier poème, témoignent d’une réduction qui gagne le cœur et la page, multipliant ce qui fut et qui a été arraché : « nul objet ne peut sortir sans avoir dit le lieu nul objet ni personne d’écriture. »

Après Sur la table inventée en 2014, Jacques Brémond réédite Entre l’eau et la feuille, publié en 1991 par Arfuyen, un an après Le Journal d’un manœuvrei. Le poète Thierry Metz (1956-1997) revient, avec si peu, « dans la parole creuse vacante ». Écrire des poèmes verticaux, comme pierres levées, ou stèles, mais « entre l’eau et la feuille » que reste-t-il qui ne soit troué, déchiré ?

Les espaces blancs sur la page ralentissent la lecture et nous confrontent à chaque mot, rescapé d’un chant qui peine à se formuler. « Nul objet », répété, entendu comme « chose » ou « projet » dont la parole (ou l’être) serait privée. Ce qui condamne, peut-être, est inscrit dès l’origine, faille ontologique dont le destin ne fait que confirmer la trace qui demeure et perce le poème.

« Je vais par signes
espacés
avec la matière noire du livre

retourner la langue. »

Cette « matière noire », encre d’étoiles mortes, exprime tout ce qu’elle ne peut formuler dans une alchimie sans espoir. Les hypothèses énoncées envisagent l’altérité d’une écriture, d’une voix qui occuperait la faille, qui viendrait « s’intercaler / entre l’eau / et la feuille », dans cet espace inoccupable. L’eau même oscille : gouttes de pluie, de rosée, eau d’évaporation de la feuille ? source de vie ? Et la feuille penche, hésite entre la plante et ce « feuillet » sur lequel écrit le poète. L’eau de chagrin entre dans le poème :

«Écrire ayant vu mort l’enfant
n’est plus écrire.

Mais
j’ai vu ce mot inhumain
dit
avant

s’ouvrir
et disparaître.

Dehors. »

Écrire, parler, dès lors, ne sauvent pas. La parole du poète « face au vent // n’est que vent ». On ne saurait délivrer ni l’autre ni soi-même. Mais le paradoxe énoncé contient une promesse, celle de la tentative – malgré tout :

« Tels sont ici
les mots

comme si cet « ici », réduit, ponctuel, ouvrait un possible infime et nécessaire. Les deux adverbes de lieu « ici » et « dehors » assonent.

Il se pourrait qu’écrire, loin de toute injonction, réside en cet espoir seul de tenir quelque chose (ce « rien » déguisé) « entre l’eau et le reste ». Toujours perce ce silence, que le poème ne réfute pas, qu’il tend. Faire offrande des mots, « toujours / entre les choses », témoin de jour et de « quelques noms / qu’il nous faudra marier », alors que l’adverbe « ici » prive de toute extension le territoire qui devient dans l’intensité de ces trois lettres, immuables en leur palindrome, un absolu. Centre actif, ultime comme le départ, les poèmes répètent ses deux syllabes, assise du peu. Des termes de liaison simples tentent d’établir des ponts entre les choses : « tels », énonciation de vérités éternelles, présent qui peut tout lorsque aucune limite temporelle ne saurait l’enserrer. Les adverbes de temps (« toujours ») offrent une éternité qui s’impose car les éléments simples et nécessaires sur lesquels se fonde le texte sont perçus comme constants : eau, feuille, petite pierre. En fin de poème, un distique ouvre l’espace au possible :

Cela ici encore
peut nous saisir. »

Emphase exclue, toujours chez Thierry Metz, la réalité et l’éternité suffisent. La détermination indéfinie ouvre le temps mythique, on entend « des pas », « celui qui monte » n’est pas nommé, une périphrase le désigne et le pronom démonstratif révèle sa singularité, le réduisant à ce qu’il fait, l’essentiel. Son nom est-il ce mot impossible à dire ? Quelque chose empêche, une énigme ne sera pas percée (on pense au silence de Perceval). Une parole imprononcée aurait pu délier, délivrer, sauver. Quelque chose reste sur le bord, à pencher :

« Il monte avec du pain
sans trouver la porte. »

Le « je », tour à tour celui qui perçoit et celui qui agit, penche dans le vers également en son identité incertaine qui glisse d’un référent à l’autre : enfant des contes qui ne surmonte pas l’épreuve, poète qui s’efforce de « retourner la langue » comme une terre fertile. Le poète se place dans l’espace que définissait ainsi Roberto Juarroz : «Entre la table et le vide / il est une ligne qui est la table et le vide / où peut à peine cheminer le poème.ii » Quelques objets, nécessaires, sont disposés ici, sur la page du livre qui accueille leurs noms : « L’eau / le sable // la table et le feuillet », « l’enclos » se révèle nid-prison, paradoxe d’un abri qui sera la fin. Rien qui opère, l’office, en sa nécessité dérisoire, ne peut aboutir. Comme le poème. Il est, il se disperse, il est, il se dissipe. L’eau, la feuille proposent le minime espace du poème dans cette langue qu’il est inutile de vouloir « retenir ».

Cette poésie des éléments et de leur transmutation se révèle aussi poésie de l’élémentaire : une table, un feuillet, la porte, la fenêtre, le puits, le seau… L’espace peut être celui du chantier, de la terre que creuse le manœuvre, du seau qu’il hisse en haut de l’échafaudage, du sable pour bâtir, des paroles fonctionnelles ou superficielles. La « corde » peut être associée au puits, à l’échafaudage, mais elle peut aussi se nouer à l’arbre pour finir. Le poème consacre aussi l’espace familier de la maison et de son jardin, du tas de sable sur lequel jouent les enfants, de la chambre où écrire, ce dehors si proche du dedans. Et puis, près de la maison, la route, l’arbre, le talus, quelques herbes, « là où personne n’aurait dû venir ».

Une mort a ancré l’inutile, l’avant et l’après n’ont pu s’y inscrire – l’enfant n’est plus qui hante chaque texte. Semblables à une lettre près, « mort » et « mot » se jouxtent dans le texte. Voici la langue réduite et condamnée puisqu’elle ne peut résoudre. Entre ces deux lexèmes, une proximité qui annule le mot (le poème ?). « Écrire » devient «le poème / le désécrit », l’abri s’est effacé. Autour a déserté le sens, « dehors » s’est barricadé, emprisonnant la mort ailleurs. Les actions, privées de leur source, sont menées sans que l’origine soit rejointe – ni le but. « Pierres » et « feuillets » sont associés, épars, « en appui », et les sujets indéfinis ne peuvent s’incarner, « quelqu’un » veille, vainement. « Une voix / une ou une autre ». Mort, arbre ici réunis, en ce point de l’écriture qui ne noue aucun chant à la voix. Elle s’élève et demeure de peu de poids, « quelques noms

« j’en fais une écriture
une langue appelée nulle part. »

Si le poème vertical peut être envisagé comme une « pierre / ici levée », « en un quelconque alignement », « mot / ou / pierre / du domaine », pourrait-il devenir un « abri » « hors d’atteinte » ? Comme les pierres dressées de Carnac répètent ce que nous n’entendons pas,Entre la feuille et l’eau ne prononcera pas le « mot » manquant (le nom de l’enfant perdu ?), dans ces poèmes blessés. Eugène Guillevic prévenait : « Mais le pire est toujours / D’être en-dehors de soi / Quand la folie / N’est plus lucide // D’être le souvenir d’un roc et l’étendue / Vers le dehors et vers le vague.iii »

Grammaire poétique où l’indétermination ouvre « une fenêtre », trou dans le mur, point lumineux ici ou poème s’écrivant, « lieu jamais clos ». Cela qui tient « en voix », entêté, « cela / ou / rien », sur la corde ou le fil, avec la corde qui remonte le mot, lié au sort. Ce qui résiste à l’indéfini de la détermination, c’est peu : arbre, pierre, feuillet, argile – argile avec laquelle créer de toute pièce «un visage aperçu » ? Comment écrire en ouvrant ses mains ? Comme l’oiseau le mot s’échappe. Thierry Metz interroge l’intervalle entre le mot et ce qu’il nomme : les objets naissent des mots, ils s’en distinguent et le poète au bord d’écrire les voit rouler. Il voulait étreindre l’échappé :

« Si jamais dans la langue
tu ne revenais pas
ne laissant qu’écriture
autour des servitudes. » 

Comment le nom de l’enfant peut-il survivre à l’enfant disparu ? Les mots, la confiance accordée (usurpée), il faut les nouer, à la corde. Quand même. « Intouchable / et cassé », il y a cet « obstacle à tout », ce manque « imprononçable

« une évidence peut-être
comme le galet
ou la roue

Premier ordre des nécessités, ici sur le bord, pencher. Pencher vers impossible et défaire « vers quelque chose », parabole d’un mot, le dire au participe présent (récurrent) pour qu’il signe une durée, le feuillet, le « nulle part » du poème. « Sans objet> », le mot fin.

i Texte écrit en 1987. Thierry Metz, Le Journal d’un manœuvre. Préface de Jean Grosjean, Gallimard/L’arpenteur, 1990.

ii Roberto Juarroz, Poésie verticale, traduction de Roger Munier, Points Poésie, p. 26.

iii Eugène Guillevic, Terraqué, Poésie/Gallimard, p. 83.

Isabelle Lévesque

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