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La comédie du culturel

Article publié dans le n°1142 (07 janv. 2016) de Quinzaines

Michel Leter a fait paraître en janvier dernier L’Invention du capitalisme, où il entendait démontrer que le capitalisme n’est pas un système économique, mais un mythe élaboré par les ennemis du capital afin d’imputer au libéralisme les maux et les crises causés par le socialisme. Avec Tout est culture, il publie un recueil de chroniques dont le titre est emprunté à un propos de François Mitterrand : « Tout est culture en fin de compte. Jack Lang avait raison ». À partir de 1981, des formes d’expression, des pratiques, des patrimoines, furent intégrés dans le champ de la culture reconnu par le ministère du même nom et susceptibles à ce titre de recevoir encouragements officiels et subventions afférentes : un processus d’institutionnalisation et de professionnalisation des marges culturelles que Michel Leter se plaît à analyser, à décortiquer avec une plume acérée.
Michel Leter
Tout est culture
Michel Leter a fait paraître en janvier dernier L’Invention du capitalisme, où il entendait démontrer que le capitalisme n’est pas un système économique, mais un mythe élaboré par les ennemis du capital afin d’imputer au libéralisme les maux et les crises causés par le socialisme. Avec Tout est culture, il publie un recueil de chroniques dont le titre est emprunté à un propos de François Mitterrand : « Tout est culture en fin de compte. Jack Lang avait raison ». À partir de 1981, des formes d’expression, des pratiques, des patrimoines, furent intégrés dans le champ de la culture reconnu par le ministère du même nom et susceptibles à ce titre de recevoir encouragements officiels et subventions afférentes : un processus d’institutionnalisation et de professionnalisation des marges culturelles que Michel Leter se plaît à analyser, à décortiquer avec une plume acérée.

Tout est-il culture ? En sommes-nous arrivés au stade du « tout se vaut » culturel, pour reprendre une formule d’Alain Finkielkraut ? À l’heure des produits culturels interchangeables dont la circulation est réglée par de niaises politiques d’État et soutenue par une industrie peu inventive, un marché roi et surtout une idéologie supprimant toute hiérarchie, Disneyland aurait-il vaincu Proust ? La culture de l’« entertainment » rend-elle impossible toute expérience authentique des œuvres ? La force conjuguée du nivellement par le bas et du relativisme culturel – tout se vaut, donc rien ne vaut rien – a transformé l’idéal des Lumières d’une humanité se libérant par la culture en un cauchemar où les masses sont condamnées à des loisirs toujours plus abrutissants et à une éducation réduisant toute œuvre d’art à des pratiques sociales. De là une diatribe contre l’idéologie d’une France devenue une scène où se joue ce que Michel Leter nomme la « comédie du culturel », qui constitue à la fois un cheval de Troie et le spectre de la déculturation.

Dans ce pamphlet qui se décline en cinq parties (« Disneylang », « Disneyland que Proust appelait Guermantes », « Le transfert Malraux », « L’année Voltaire » et « L’Algérie, c’est la France »), l’auteur examine l’évolution de la politique culturelle française, à commencer par l’agonie « sonnante et trébuchante » de l’art contemporain, celui de 1989, date à laquelle les centenaires succèdent aux bicentenaires. De quel art s’agit-il ? De l’art contemporain conceptuel, qui est devenu ce qui déplaît universellement, précisément parce qu’il est conceptuel. De plus, Michel Leter considère que la Ve République « souffre de "philistinisme culturel". La recherche compte moins que la proximité du prince. Personne ne veut savoir, chacun veut réagir ».

Dénonçant les enjeux culturels dénaturés d’une institution qui est davantage tourmentée par l’opinion des marchands new-yorkais que par l’art proprement dit, il veut croire en l’Université, pourvu qu’elle soit libre et secoue le monopole. « Puisque les études littéraires sont aujourd’hui considérées comme une totalité, tentons au moins d’en renverser les moments et les priorités. » De même, Leter déplore que le nom de Guermantes, synonyme de rêverie littéraire pour le narrateur de la Recherche, soit progressivement envahi par le site de Disneyland (1 943 hectares entièrement consacrés aux loisirs, ouverts au grand public en 1992 !) et la perspective d’un afflux massif de touristes. « Le journalisme et le tourisme ont triomphé ! », conclut-il. De nombreuses institutions, bancaires notamment, ont contribué au succès d’Euro Disney, et, avec ces symboles de l’invasion galopante d’un tourisme de masse, a triomphé le relativisme culturel où se dilue le qualitatif culturel-civilisationnel.

Le transfert des cendres d’André Malraux au Panthéon, en 1996, est l’occasion pour Michel Leter de critiquer cet écrivain et homme politique dont « l’héritage se résume à cette anabase, cette longue marche du Quartier latin, cette spirale du carriérisme au gré de laquelle c’est la signature qui précède la valeur et non le texte qui la fonde ». Il cite Paul Léautaud remettant en question le style de Malraux, et Simone de Beauvoir jetant l’anathème sur les « amoncellements de rhétorique » de ses discours et sur une voix faussée par l’ostentatoire et impérieuse intention de « faire mesurer combien la culture de l’auteur est étendue ». Leter se livre à une attaque en règle qui écorne le mythe Malraux, lequel brille, selon lui, surtout par sa superbe, son esbroufe, sa mythomanie et son tourisme culturel – ce en quoi il s’oppose diamétralement aux écrivains l’ayant précédé au Panthéon, lesquels s’illustrèrent par l’exil et un réel engagement. « Il va sans dire que l’intellectuel français est anticolonialiste mais pourvu que la colonie soit le plus loin possible de la métropole. » Ne serait-ce pas là l’attitude emblématique de l’opportunisme, dont il taxe également Malraux, lui qui préfaçait en des temps plus anciens les textes de Charles Maurras, qu’il admirait pour « cette capacité à camper la préférence accordée à la nation contre l’anarchie » ? Leter dénonce aussi la « platitude du néoclassicisme » de Malraux, qui affecte un amour obligé de la Grèce antique. Malraux, perdu plutôt qu’engagé dans le XXe siècle, incarne au fond « la nostalgie de cet ordre mythique d’une ancienne unité catholique que, faute du vicaire du Christ, le verbe d’un général de passage aura incarnée ».

Dans « L’année Voltaire », Michel Leter se pose la question de la postérité scolaire du Candide de Voltaire, et, avec elle, de la cristallisation de clichés relatifs à l’engagement intellectuel, le personnage de Pangloss correspondant, dans la critique généalogique foucaldo-nietszchéenne, à Leibniz, « mais un Leibniz de seconde main puisque son œuvre n’a d’autre palimpseste que le texte de l’alter ego poétique du philosophe allemand ». La question des « mondes possibles », exposée par Leibniz en 1697 dans son De rerum originatione radicali, qui fait du monde existant le meilleur des mondes possibles, est passée à la postérité littéraire par le biais des raccourcis de Voltaire. Pour Michel Leter, cet anachronisme scolaire est d’autant moins didactique que les sociologies de la littérature reprennent aujourd’hui, sur le mode de la théorie des possible worlds, ce versant fertile de la pensée de Leibniz. En réalité, Voltaire « a beau multiplier sauts, gambades et entrechats », il ne parvient pas ôter à son lecteur l’idée qu’il apporte de l’eau au moulin leibnizien de l’harmonie préétablie, en illustrant les conceptions du philosophe allemand sur l’imperfection foncière – et par conséquent la perfectibilité radicale – de l’homme. En s’appuyant sur plusieurs auteurs (parmi lesquels Michel Serres, Gilles Deleuze et Guy Lardreau), Leter procède à un réexamen de plusieurs questions d’ordre littéraire, esthétique ou philosophique de la pensée de Leibniz, « tout à fait déterminante tant pour l’histoire des mathématiques que pour celle de l’heuristique, et a fortiori pour celle de l’appropriation par les mathématiciens de la notion d’heuristique négligée par les sciences humaines ».

L’auteur s’en prend par ailleurs au style des philosophes, en invitant son lecteur à planter l’étendard antiphilosophique sur le mot « fanatisme ». Ainsi, les philosophes modernes s’élèvent contre le fanatisme, mais ils se gardent de dire que le fanatisme, quoique sanguinaire et cruel, est une « passion grande et forte qui élève le cœur de l’homme, qui lui fait mépriser la mort, qui lui donne un ressort prodigieux, et qu’il ne faut que mieux diriger pour en tirer les plus sublimes vertus ». A-t-on vraiment besoin de l’année Voltaire pour mesurer combien il est important d’étudier cet auteur « parce qu’il nous offre un style se donnant dans une pensée », se demande Michel Leter. On notera enfin la brûlante actualité de la question que celui-ci se posait déjà en 1993, à savoir : « Faut-il jouer le Mahomet de Voltaire ? », qui constitue pour lui « une fausse querelle au temps du culturel », une polémique stérile. Sa position est néanmoins tranchée : « Voilà bien une raison pour ne plus représenter aujourd’hui le Mahomet de Voltaire, car le public demande des comptes et non des alexandrins. »

Dans la cinquième et dernière partie de son recueil (« L’Algérie, c’est la France »), Michel Leter aborde une question à la fois lexicographique et définitionnelle : celle des termes « islam » et « islamisme », dont il retrace, sur fond d’histoire littéraire, les critères définitoires convergents et divergents. À cela s’ajoute une réflexion circonstanciée et lucide sur le « choc des civilisations », lequel se résume à « une hérésie vandalisant les lieux saints de l’islamisme » et à « une secte combattue par le meilleur de la civilisation musulmane […] et qui ne doit son essor qu’à ce que la "civilisation occidentale" compte de plus puissant. Dans ce choc des civilisations, ce qui doit nous alarmer, c’est bien l’Occident ».

L’ouvrage se conclut par le rappel d’un fait qui ne manquera pas d’interpeller le lecteur d’aujourd’hui : celui de la « Toussaint rouge » (12 novembre 1954), qui déclencha la guerre d’Algérie. En guise de commentaire à la petite phrase de François Mitterrand (alors ministre de l’Intérieur) affirmant que « l’Algérie, c’est la France », Leter considère que Mitterrand s’est fourvoyé « non seulement parce que l’Algérie s’est détachée de l’ancienne métropole, mais parce qu’il est inimaginable qu’en France, pays de la liberté d’expression et des droits de l’homme et du citoyen, se produise un jour un carnage comparable à celui de L’Hebdo libéré »[i]. Or, les récents attentats perpétrés contre Charlie Hebdo mettent plus que jamais en lumière l’impérieuse nécessité de raviver le mot de Voltaire : « Écrasons l’Infâme ! ». Ainsi considéré, Tout est culture – affirmation qui sonne désormais comme un constat alarmant – constitue, dans sa démarche de déconstruction et de conscientisation, un réquisitoire vigoureux et clairvoyant contre tout ce qui relève de la « comédie du culturel », qui peut avoir, encore de nos jours, des conséquences tragiques.

 

[i] Ce journal algérien avait subi, le 21 mars 1994, une attaque comparable à celle qui a frappé Charlie Hebdo le 7 janvier dernier.

Franck Colotte

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