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Les lumières changeantes d'un nomade

Situé tout près de la mer, l’admirable musée du Havre rassemble cent trente paysages surprenants de Nicolas de Staël (1914-1955) : quatre-vingts peintures et cinquante dessins. Un quart des œuvres est inédit ou n’a jamais été exposé en Europe.

EXPOSITION NICOLAS DE STAËL
Lumières du Nord, Lumières du Sud
MuMa : Musée d'art moderne André Malraux
2, boulevard Clemenceau, 76600 Le Havre
7 juin - 9 novembre 2014

Catalogue de l'exposition
Gallimard/MuMa, 224 p., 29 €

Situé tout près de la mer, l’admirable musée du Havre rassemble cent trente paysages surprenants de Nicolas de Staël (1914-1955) : quatre-vingts peintures et cinquante dessins. Un quart des œuvres est inédit ou n’a jamais été exposé en Europe.

La peinture de Nicolas de Staël vibre, palpite. Déjà, dans une lettre du 3 décembre 1949, il écrit : « On ne peint jamais ce qu’on croit ou croit voir, on peint à mille vibrations le coup reçu. »

En 1951, le peintre rencontre le poète René Char. Tous deux créent alors un extraordinaire livre commun, Poèmes, avec quatorze bois gravés… De Staël s’ouvre, à ce moment, à la nature ; il écrit à Char (novembre 1951) : « Je ne te dirai jamais assez ce que cela m’a donné de travailler pour toi. Tu m’as fait retrouver d’emblée la passion que j’avais enfant pour les grands ciels, les feuilles en automne, et toute la nostalgie d’un langage direct, sans précédent, que cela entraîne. »

En très peu d’années, Nicolas de Staël crée dans la fièvre et la méditation. On a pu compter plus de mille peintures et des centaines de dessins. Il travaille par coups de foudre (ceux de l’amour et de la peinture). Il serait un funambule artistique qui avance sur le fil du vertige. Sa peinture émet des fulgurations qui semblent se produire dans les hautes régions de l’atmosphère. Il perçoit les forces magnétiques, les orages qui sont ceux du cosmos, ceux du XXe siècle (les guerres, les révolutions). Sa peinture traduit les cris, les tensions, les ruptures de l’équilibre, les périls, la détresse et la joie, les désaccords et les conciliations, les dissonances stridentes et l’harmonie, les lumières tragiques et celles qui sont sereines, le désir amoureux et la déception, les déferlements et le bonheur.

En février 1953, sur un paquebot qui va vers l’Amérique, il décrit à René Char l’océan ; il écrit sa lettre joyeuse : « C’est extraordinairement mesuré l’océan, bien bâti, alerte, différent à chaque instant heureux et quelles trouées au couchant avec ces petits nuages pâles qui semblent rire du poids des vagues bleues, vertes, serpents, miroirs superbes, que cela s’organise bien ce débordement. Quel tempérament équilibré. » Tour à tour, Nicolas de Staël est angoissé et se réjouit. Auparavant, en juin 1952, il écrit à Char (qui lui a parlé d’une couleur précise) : « Le “cassé-bleu”, c’est absolument merveilleux, au moment où la mer est rouge, le ciel jaune et les sables violets, et puis cela revient à la carte postale du bazar, mais ce bazar-là et cette carte, je veux bien m’en imprégner jusqu’au jour de ma mort. »

Nicolas de Staël est un nomade des lumières changeantes, des couleurs nouvelles et inattendues. Il peint les toiles de Paris « à ciel ouvert », l’Île-de-France, Honfleur, Villerville, Dieppe, Calais, Dunkerque, Gravelines au Nord ; au Sud, le Vaucluse (le castelet de Ménerbes), la Sicile et la vue illuminée d’Agrigente, Uzès, Marseille, le Fort-Carré d’Antibes… Dans des tableaux différents, tu revois les bandes horizontales des mers et des ciels ; les arbres et les rochers qui sont des repères dans l’espace ; les matières épaisses et d’autres lisses, fluides ; le tragique nocturne des ponts de Paris ; les grues qui se hérissent sur le pont de Dunkerque ; tel ciel rose et un autre orange ; les lignes de fuite d’une route perdue d’Uzès ; des feuillages gris-bleus… Ses nombreux dessins observent les colonnes de Sicile qui évoquent une « lumière grecque » ou les structures des barques ; ils donnent à découvrir le « squelette » d’un paysage, son anatomie… Un paysage n’est jamais, pour lui, ni le pittoresque, ni la topographie d’un lieu, ni la géographie minutieuse d’un site, ni un cliché. Le territoire l’émeut et il médite.

Quand Nicolas de Staël peint, il ne veut pas opposer l’abstraction et l’art figuratif. En 1952, il affirme : « Une peinture devrait être à la fois abstraite et figurative. Abstraite en tant que mur, figurative en tant que représentation d’un espace. v» Bien plus tôt, dans une lettre du 3 décembre 1949, il met en évidence la liberté des oiseaux qui luttent contre la prison et les murs : « L’espace pictural est un mur, mais tous les oiseaux du monde y volent librement. À toutes profondeurs. » En 1955, peut-être dans les derniers mois avant son suicide, il peint Les Mouettes* (195 x 130 cm) ; les mouettes s’élèvent vers le ciel et la liberté. Les deux ailes d’une mouette suggèrent l’attitude d’une femme nue allongée.

Avec une intelligence aiguë, Nicolas de Staël précise l’étrange notion de fulgurance dans l’art. Selon lui, Matisse et lui-même cherchent une attitude qui rejoint l’affirmation et l’incertitude, la souveraineté du trait et le flottement, la décision instantanée et les vacillations. En mai 1953, il note : « Il n’y a que deux choses valables en art : 1) la fulgurance de l’autorité ; 2) la fulgurance de l’hésitation. C’est tout. L’un est fait de l’autre, mais au sommet les deux se distinguent très clairement. Matisse à 84 ans arrive à tenir la fulgurance même avec des bouts de papier. »

En décembre 1954, Nicolas de Staël est simultanément heureux et malheureux, douloureux et content pour la peinture difficile et par la peinture. Il ne veut jamais se répéter, ni ressasser : « Ce que j’essaie, c’est un renouvellement continu, vraiment continu, et ce n’est pas facile. Ma peinture, je sais ce qu’elle est sous ses apparences, sa violence, ses perpétuels jeux de force, c’est une chose fragile dans le sens du bon, du sublime. C’est fragile comme l’amour… »

Dans cette même lettre, le peintre est angoissé et il espère. Il sait qu’il ose et qu’il risque. Il affronte ; il se décide ; il s’engage ; il joue son va-tout et se met en danger : « Pensez-y ce n’est pas facile mais on va essayer, essayer à fond. Si le vertige (auquel je tiens comme à un attribut de ma qualité) virait doucement vers plus de concision, plus de liberté, hors du harcèlement, on aurait un jour plus clair. »

Et, le 16 mars 1955, Nicolas de Staël choisit sur un rempart d’Antibes le vertige. Il se suicide dans la nuit. « Le vertige, j’aime bien cela, moi », dit-il.

Gilbert Lascault

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