Bonnes feuilles

Christian Ferrié
Le Mouvement inconscient du politique
Essai à partir de Pierre Clastres
Éd. Lignes À paraître le 12 mai 2017
400 pages, 22 euros.

Le chemin de la politique sauvage Les sociétés primitives ont frayé une voie politique. Les tribus sauvages ont tracé à leur manière la voie du politique. Plus encore, les Sau...

Le chemin de la politique sauvage

Les sociétés primitives ont frayé une voie politique. Les tribus sauvages ont tracé à leur manière la voie du politique. Plus encore, les Sauvages ont élaboré une politique avant même que les Grecs aient fondé la polis et forgé le terme de politeia. Cette politique primitive a néanmoins été superbement ignorée, du moins jusqu’à ce que Clastres ne retrouve ce chemin du politique que l’histoire de la Conquista a violemment effacé des mémoires.
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Les Modernes ont à peine conscience de l’existence d’une politique au sein des sociétés primitives. La question reste ouverte de savoir dans quelle mesure les Sauvages avaient eux-mêmes pris conscience de l’expérience politique qu’ils menaient.
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Les Grecs ont inventé la polis grecque, mais ils n’ont pas inventé la politique en général : ils ont inventé une manière de faire de la politique dans les conditions culturelles d’une société divisée en classes sociales. Le fait, décisif, que la pensée grecque nous a légué les concepts de politique et de démocratie ne doit donc pas agir comme un trompe-l’œil.
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Les Grecs n’ont pas (…) créé le phénomène du politique. Ils n’ont fait que retrouver ou redécouvrir le sens politique et le sens du politique qui habitent, inconsciemment, toute société humaine. C’est vrai en premier lieu des sociétés qui n’étaient pas divisées par une hiérarchie sociale : les communautés primitives cultivaient déjà une sorte de politique dont l’existence même a longtemps échappé à la pensée politique. C’est l’insigne mérite de l’anthropologie politique de Clastres d’avoir sorti des tréfonds de l’oubli cette forme primitive de politique.
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Afin d’analyser le mouvement inconscient du politique tout à la fois en ses motifs sociaux et en ses ressorts pulsionnels, il conviendrait de conjoindre éclairage psychanalytique et explication sociologique. Cet hommage à Clastres entend articuler les diverses problématiques qui s’entrelacent dans cet essai : la réflexion ethnologique sur les sociétés sauvages, la pensée du politique comme mouvement, la psychanalyse des ressorts pulsionnels de la dynamique politique.
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L’étude de la politique sauvage s’accomplit en quatre moments qui seront figurés comme autant de mouvements de l’analyse de la politique sauvage. Ces quatre mouvements composent en quelque sorte une symphonie sur la vie et la mort de la politique primitive. Le titre de chaque mouvement en indique la tonalité propre : le mouvement mortifère de la politique sauvage, c’est le symptôme à analyser, s’oppose à son mouvement vital qui manifeste au contraire la bonne santé de la société primitive ; le mouvement crucial diagnostique la pathologie dont souffrent les sociétés sauvages qui font l’objet de l’analyse ; le mouvement primitif de la politique sauvage définit le remède à l’origine de la vitalité politique des sociétés. Chacun des mouvements de l’analyse sera consacré à une ou plusieurs séquences décisives de la vie politique des Sauvages que Clastres a fait surgir. Au cours de ces différentes séquences, on constatera un mouvement de balancier entre pulsion de vie et pulsion de mort.

Autant le préciser dès à présent : l’hypothèse de lecture sera éprouvée en se focalisant sur l’interprétation que Pierre Clastres donne du remarquable exemple des sociétés tupiguarani dont l’importance ethno-historique est soulignée dès le début de l’étude. Le premier moment de l’interprétation découvre des sociétés primitives travaillées par une pulsion de mort collective : c’est le mouvement inconsciemment politique que manifestent les migrations prophétiques des tribus tupiguarani, mais c’est également l’autodestruction de sociétés guerrières du Chaco dont les femmes refusent d’engendrer. Ces phénomènes font l’objet des deux séquences de ce mouvement mortifère de la politique sauvage. Néanmoins, la pulsion autodestructrice n’est pas la seule réaction possible au danger de mort que rencontre une société primitive.

(…) Le second moment de l’essai montre la pulsion de vie politique à l’œuvre dans une société sauvage. La première séquence analyse comment une société primitive a pu réagir de manière sociopolitique à la construction de chefferies puissantes (…), l’interprétation décèlera un mouvement proprement politique qui a eu pour effet de rééquilibrer la société primitive face à l’autorité centrale. Cela permettra de supputer en fin de compte l’existence d’une pulsion de vie politique au sein des sociétés sauvages, pulsion qui serait à l’origine du mouvement centrifuge de la politique primitive contre toute institution d’un pouvoir de domination : c’est le mouvement vital de la politique sauvage.

Le moment suivant analyse les destins possibles d’une pulsion de mort collective de façon à préparer l’étude finale du combat entre pulsion de vie politique et pulsion de mort polémique. La séquence principale de ce mouvement crucial de la politique sauvage analyse le destin létal d’une pulsion de mort dans le cas de figure exemplaire où la guerre perd sa forme primitive en devenant une guerre de conquête, laquelle guerre s’avère in fine destructrice de la société primitive. Il s’agira de diagnostiquer la maladie dont souffre une société sauvage qui laisse surgir de puissantes chefferies, et ce en psychanalysant le symptôme pathologique qui détraque la machine du désir primitif : en proie au désir d’inégalité, une telle société laisse la guerre primitive se dénaturer en guerre de conquête par un acte d’autodestruction qui renverrait à une pulsion de mort collective. Une séquence marginale se demandera si la pratique rituelle du cannibalisme guerrier n’est pas un dispositif inconsciemment politique pour canaliser et même retourner la pulsion de mort afin d’en éviter le destin mortifère.

Le quatrième et dernier moment de l’étude entend montrer le combat de géants qui oppose en fin de compte pulsions politiques et polémique. (…) La pulsion de vie politique serait une pulsion d’égalité, bien plus vivace chez les peuples sauvages qu’au sein des nations policées en proie à la servitude volontaire. (…) La procédure ultime permet à la politique primitive de réprimer les pulsions d’autodestruction à l’origine du désir d’inégalité : le meurtre du chef despotique comme mouvement primitif du politique. La séquence suivante avance une hypothèse à propos de son ressort pulsionnel : la mise à mort du chef, qui désire jouir d’un pouvoir coercitif, obéirait à une pulsion de vie politique de la société primitive. La dernière séance d’analyse montre le mouvement primitif du politique entre Éros et Thanatos : ce sera l’esquisse d’une axiomatique pulsionnelle de la vie politique qui se risque à bouleverser le schéma freudien d’après lequel la pulsion érotique serait à l’origine des sociétés humaines.

La Nouvelle Quinzaine Littéraire

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