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L’exil et la mauvaise conscience

Article publié dans le n°998 (01 sept. 2009) de Quinzaines

Trois femmes puissantes (en quoi ? nous tenterons de le comprendre), trois moments du roman, largement autonomes et cependant liés les uns aux autres par un pays, le Sénégal, l’atmosphère de malaise, sinon de drame, le crescendo du dénouement.
Marie Ndiaye
Trois femmes puissantes
Trois femmes puissantes (en quoi ? nous tenterons de le comprendre), trois moments du roman, largement autonomes et cependant liés les uns aux autres par un pays, le Sénégal, l’atmosphère de malaise, sinon de drame, le crescendo du dénouement.

Norah est avocate, mère d’une enfant, et a un compagnon. Un jour son père lui demande de venir le rejoindre au Sénégal. Ce qu’elle fait. Le malaise dans lequel se débat la jeune femme tient à la situation (déchéance du père, incarcération du frère), ainsi qu’au sentiment de culpabilité qui ne la quitte pas : « Honte à elle », pense-t-elle constamment.

Peu à peu le personnage démêle, pour elle, pour nous, l’écheveau de sa vie dans laquelle rien ne va, au contraire. Le présent la déçoit pour ne pas dire davantage : elle n’aime plus son compagnon, et doute d’elle en tant que mère. Quant au passé, il est noué par un drame initial : l’abandon par le père, quand elle avait cinq ans, du foyer familial, dans le XXe arrondissement, où elle demeure avec sa mère et sa jeune sœur.

Le talent de l’auteur tient beaucoup à l’enquête que mène le personnage, difficile à cause de la dénégation : ainsi elle ne veut pas se souvenir être venue, jeune femme, revoir son père. Le passé est mouvant et la réalité qu’elle tente d’attraper est sujette aux phantasmes, sinon au fantastique : refuge du père, la nuit, dans la quiétude d’un flamboyant, buse maléfique dans le deuxième récit, corbeaux dans le troisième.

Rudy Descas prend la suite de Norah, en tant que personnage de la deuxième histoire. Lui est très blond, il a vécu au Sénégal d’où il a ramené sa jeune femme, Fanta, qui n’apparaît jamais sinon par ce qu’en dit Rudy : procédé narratif efficace, déjà utilisé par Marie NDiaye dans Hilda, une pièce de théâtre. Et bien sûr d’autres auteurs, comme Pirandello, dans l’extraordinaire Chacun sa vérité.

Là encore, l’enquête de Rudy se lit sans temps morts, là encore le malaise est patent, et rendu manifeste par le corps : Norah était atteinte d’incontinence urinaire, Rudy, lui, est sujet à des hémorroïdes qui le brûlent et le démangent. Là encore, à l’origine de son malêtre, de son malheur, un crime, dont le père est l’auteur, mais dont le fils finit par se croire responsable, tant les moments du drame restent précis dans sa mémoire.

L’épouse, Fanta, vient de Dakar, Rudy l’a rencontrée dans le lycée où tous deux enseignaient, lui habitait sur le « Plateau », quartier chic de la ville, et elle à Colobane, un quartier populaire. C’est la mauvaise conscience qui perturbe ses actes et qui le rend mauvais, lui ôtant « le talent de la miséricorde ». C’est elle qui le pousse à accepter un travail qu’il réprouve – il vend, pour le compte de l’amant de sa femme, des cuisines luxueuses ; et à couper Fanta de ses racines.

Ces deux premiers récits paraissent bien se terminer mais une fin heureuse est-elle possible chez Marie NDiaye ?

Le tragique du troisième est total. Le destin de Khady se lit comme une épreuve, avec douleur : jeune femme misérable chassée par la famille de son mari défunt, elle est prise dans le flux de ceux qui veulent s’enfuir, gagner l’Europe. Et en mourra.

Alors que le malheur dans ce récit est à son comble, curieusement Khady Demba, la jeune femme que le destin poursuit, et que son ignorance rend plus fragile encore, est lumineuse et apaisante. Elle est la seule à ne pas être harcelée par le remords, puisqu’elle est le remords et la mauvaise conscience des autres. Elle est la seule à ne pas douter d’elle en dépit de sa totale ignorance de tout ce qui concerne la vie : « Oh elle savait déjà une chose, elle la savait non pas comme elle en avait l’habitude, c’est-à-dire sans savoir qu’elle savait, mais de façon consciente et nette. »

Elle est la seule, enfin, Africaine demeurée en Afrique, à ne pas douter de son identité, toujours heureuse de prononcer muettement son nom et de le sentir si bien accordé avec l’image qu’elle a de sa propre figure. Victime désespérante mais non désespérée, elle meurt comme on s’élève, sa chute ressemble à l’ascension d’un Christ, à l’oiseau dans le ciel qui l’incarne soudain.

Contrairement aux deux précédents récits, dont le vérisme est trop prégnant, le malaise moite envahissant, ce dernier est une sorte d’épure, débarrassé de l’inutile, une tragédie muette et d’autant plus impressionnante, un conte pour adulte dans un monde mortifère. Khady Demba, oui, pour cela est une femme puissante, plus que les autres, dont l’harmonie finale est entachée de doute. À moins que leur africanité, reconnue peu à peu au fur et à mesure que progresse le roman et peu à peu revendiquée jusqu’au martyr-apothéose de la dernière, ne soit le gage de leur puissance.

Note :

A paru l’année dernière : Marie NDiaye, un livre/CD de Dominique Rabaté édité par CULTURESFRANCE, collection « Auteurs », chez Textuel.

Marie Etienne

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