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« L’irréparable pourrait venir de n’importe quel coin de la planète ». Entretien avec Blaise Ndala

Dans L’Équationn avant la nuit, Blaise Ndala tisse une intrigue ambitieuse où les blessures de l’histoire dialoguent avec les secrets de famille, entre mémoire du nazisme, figures révolutionnaires et question nucléaire. Écrivain d’origine congolaise installé au Canada, Ndala interroge avec acuité les fractures postcoloniales, la créolité de l’exilé et les vertiges de la filiation. Dans cet entretien, il revient sur la genèse de son roman, sur la complexité de l’identité diasporique et sur les défis éthiques et esthétiques que posent à l’écrivain l’Histoire et ses silences.
Blaise Ndala
L'équation avant la nuit
Dans L’Équationn avant la nuit, Blaise Ndala tisse une intrigue ambitieuse où les blessures de l’histoire dialoguent avec les secrets de famille, entre mémoire du nazisme, figures révolutionnaires et question nucléaire. Écrivain d’origine congolaise installé au Canada, Ndala interroge avec acuité les fractures postcoloniales, la créolité de l’exilé et les vertiges de la filiation. Dans cet entretien, il revient sur la genèse de son roman, sur la complexité de l’identité diasporique et sur les défis éthiques et esthétiques que posent à l’écrivain l’Histoire et ses silences.

Velimir Mladenović : Votre roman s’ouvre sur un ton intime et presque sentimental, avant de plonger dans une énigme politico-historique liée à l’héritage nazi et aux zones d’ombre de la mémoire familiale. Comment est née l’idée de tisser ensemble cette intrigue personnelle et les traumatismes idéologiques du XXᵉ siècle ?

Blaise Ndala : Fondamentalement, l’idée est née de mon rapport intime à la fiction, mais de manière plus spécifique à tout roman qui a pour matériau substantiel les faits historiques. Comme lecteur, puisque le lecteur est celui qui accouche du romancier, seules les fictions à teneur historique portées par des personnages suffisamment incarnés, des êtres dont les tourments épousent harmonieusement l’intrigue adossée à l’Histoire, m’émeuvent et laissent en moi la trace de ce qui pourrait être associé au génie de l’écrivain. À partir de là, sans préjuger de ma propre réussite dans un tel exercice, l’idée de départ, lorsque je décide d’écrire ce qui deviendra une énigme politico-historique autour de la course à la bombe atomique entre les scientifiques du IIIe Reich et ceux rassemblés par l’administration Roosevelt, c’est d’embaucher un personnage dont le sort personnel serait mis à l’épreuve par les traumatismes d’hier et d’aujourd’hui. Ce sera Beatriz Reimann, cette professeure d’origine chilienne dont la vie est soudainement chamboulée par la résurgence d’un secret familial qu’elle n’a jamais soupçonné du haut de la cinquantaine. Au fur et à mesure qu’avec l’aide de son ami Daniel Zinga, elle tentera d’en cerner les contours, ce secret la confrontera à un passé qui n’a jamais été soldé plus d’un demi-siècle après la fin du nazisme.  

V. M. :  Daniel Zinga, votre narrateur, est écrivain, père, exilé, partagé entre plusieurs continents et plusieurs fidélités. Dans quelle mesure ce personnage est-il nourri de votre propre expérience de la diaspora et de l’identité fragmentée ?

B. N. : Il semble que chaque individu qui connaît l’expérience de l’exil, pris ici au sens le plus large, finit par composer avec cette identité fragmentée – mais je préfère parler d’identité « créolisée », pour me rapprocher d’Edouard Glissant qui en a théorisé, pour les êtres autant que pour les sociétés en mutation continue, le caractère inéluctable. Daniel Zinga vient de l’ex-Zaïre et arrive au Canada après avoir vécu en France. Il s’est donc construit socialement et intellectuellement au contact de ces trois espaces, si on fait l’impasse sur les mondes qui nous traversent grâce aux influences qu’exercent sur nous des éléments aussi épars que l’éducation, les arts, la lecture, la spiritualité, etc. Si j’ajoute au tableau le fait qu’il est comme moi écrivain et père d’un enfant métis, cela nous fait plusieurs traits communs. Il va donc de soi que ce que le lecteur découvre sous sa casquette est nourri en partie par mon vécu, indépendamment du truisme voulant que derrière chaque personnage que crée un romancier, se cache peu ou prou l’ombre de ce dernier. J’aimerais néanmoins préciser que L’équation avant la nuit est aux antipodes de l’autofiction, et qu’à ce titre, Daniel Zinga n’est pas mon alter ego fictionnel. L’écrivain afro-québécois semble n’avoir pas résolu ce que l’on pourrait considérer comme son trouble identitaire, ce piège à l’intérieur duquel il a beau jeu de se dépêtrer, entre l’allégeance à la liberté créatrice de l’écrivain qui ne serait d'aucune patrie et la soumission, plus insidieuse, aux deux mondes entre lesquels sa fille voudrait qu’il fasse un choix dénué de toute ambiguïté. Sous ce chapitre, force m’est de constater que je n’ai ni dilemme, ni choix cornélien à opérer, puisque je vis avec bonheur ma créolité, de son noyau kongo à ses pelures aux teintes multiples et variées. Pour sa défense, Daniel Zinga convoque son rapport à l’altérité, fruit de rencontres structurantes ignorées de ses contempteurs qui se comptent principalement au sein de sa « communauté ». Peut-être faudrait-il tout simplement revenir à la singularité des expériences individuelles, loin de toute essentialisation, chaque fois que se pose la question de l’identité. 

V. M. :  Le personnage de Beatriz est confronté à la possibilité que son père ait été lié au régime nazi. Comment avez-vous abordé la construction de cette double énigme, intime et historique, et que dit-elle, selon vous, du poids de la mémoire et de la filiation ?

B. N. : J’ai commencé l’écriture de L’équation avant la nuit peu de temps après être devenu père moi-même pour la première fois. Le roman est d’ailleurs dédié à ce garçon aujourd’hui âgé de cinq ans. Sans doute comme beaucoup de parents avant moi, je me suis surpris à me demander à l’occasion ce que cela pouvait bien signifier d’être « un bon père », mais aussi le genre de jugement que mon fils émettrait lorsqu’il sera entré dans l’âge adulte, et qu’il pourra avec davantage de lucidité, poser un regard informé sur l’homme que j’aurai été ma vie durant. Comme il m’arrive de poser un regard sur ce père enseignant qui a semé les premières graines de la littérature chez le gamin que je fus dans le Zaïre de Mobutu. De quelles parts de moi mon enfant se sentirait fier ? Desquelles voudrait-il se distancier ? Y en aurait-il dont il éprouverait une honte ? Ce questionnement intime, sans être obsessionnel, s’est invité lorsque j’ai voulu fixer le cadre de l’énigme derrière la cause de l’échec du programme nucléaire du IIIe Reich, telle qu’elle reviendra hanter le présent. J’ai alors choisi la fille d’un des principaux protagonistes de cette aventure scientifique allemande très peu exploitée en littérature, si on la compare à son répondant américain dont le physicien Robert Oppenheimer est demeuré la figure de proue. Ce que renseigne l’expérience de Beatriz Reimann rattrapée malgré elle par les démons du nazisme, c’est finalement une réalité universelle qui ne s’invente pas : depuis la nuit des temps, chaque famille, riche ou pauvre, de la plus illustre à la plus obscure, garde un squelette dans son placard. Il n’y a rien de plus déroutant que l’intrusion soudaine dans la vie de ses membres, d’un tiers qui en sait plus que ce que l’on aurait imaginé. Surtout lorsque ce quidam affiche la ferme intention de vous étourdir avec l’aveuglante lumière de la vérité. 

V. M. : La figure du Che Guevara, dans le roman fictif de Zinga, revient à plusieurs reprises comme un écho à l’histoire du Congo et à celle de Lumumba. Pourquoi avoir choisi cette figure révolutionnaire comme point de départ narratif et politique ?

B. N. : L’un des pivots de ce roman est la place que l’actuelle République démocratique du Congo occupe dans le paradigme capitaliste depuis les premières manifestations de la déprédation économique de l’Afrique. Sans remonter à la traite négrière, l’exploitation des ressources naturelles de cet espace géographique a d’abord été le fait du roi Léopold II de Belgique, à des fins d’enrichissement personnel, avant que ne commence l’œuvre de la Belgique puissance coloniale. Lorsque cette mainmise s’est heurtée à l’action politique d’un leader africain déterminé à y mettre un terme, la résistance a pris le visage d’un certain Patrice Lumumba. Un ancien syndicaliste qui deviendra au moment de l’Indépendance, le premier Premier ministre du Congo libre. Intraitable sur le contrôle par les Congolais de leurs richesses du sol et du sous-sol, Lumumba sera assassiné en janvier 1961 au terme d’un complot entre la CIA, les services spéciaux belges et leurs suppôts africains. Cet assassinat politique, en pleine guerre froide, qui souleva des foules du Caire à Varsovie, est ce qui entraînera la venue dans les maquis du Kivu, du plus dévoué des collaborateurs de Fidel Castro. Le Che arrive au Congo dans le but de prêter main forte à la résistance armée menée par les héritiers de Lumumba. Le but est certes de chasser du pouvoir les usurpateurs choisis par les maîtres d’hier, mais ultimement de garantir aux Africains la pleine souveraineté sur les ressources minières dont recèle, entre autres, le Katanga où se situe la mine d’où a été tiré l’uranium ayant servi à fabriquer la première bombe nucléaire de l’Histoire. Ce long détour pour dire que placer la figure de Che Guevara au début de ce roman qui tente de disséquer les premiers jalons de l’extractivisme colonial en Afrique, c’est restituer au combat de Lumumba et de ses compagnons la place qui leur est due dans les annales de l’anticolonialisme. 

V. M. : Votre roman engage un dialogue très riche avec la « pensée décoloniale », mais aussi avec l’histoire littéraire et la tradition critique. Quelle place accordez-vous à la littérature dans les débats postcoloniaux contemporains ? Peut-elle être une forme d’engagement sans tomber dans le didactisme ?

B. N. : La littérature nourrit et se nourrit, entre autres, des débats postcoloniaux contemporains. Il y a là un rapport dialectique auquel elle ne saurait échapper, puisqu’elle porte dans son essence même la particularité d’embrasser à la fois le réel, ce qui est, ce qui est pensé, mais également tout ce qui pourrait advenir. À partir du moment où je fais mien le postulat sartrien selon lequel entrer en littérature constitue un engagement en soi, il m’incombe de savoir composer avec l’écueil que vous évoquez, tout en gardant à l’esprit que le plus narcissique des écrivains aura beau se rêver en porteur de lumière, le lecteur ne retiendra de ses écrits que ce dont son esprit a besoin au moment où se fait la rencontre par livre interposé. Suis-je tombé ou non, l’espace de ce roman qui fait la part belle à la littérature et à une certaine tradition critique, dans le travers du didactisme ? Je vais devoir laisser au lecteur le soin d’y répondre. 

V. M. :   À travers les allusions à Werner Heisenberg et au programme nucléaire du IIIᵉ Reich, votre roman touche à la question de la bombe atomique et de ses implications éthiques et mémorielles. Que représente la bombe dans ce récit : une menace oubliée, un secret honteux, ou une métaphore du pouvoir destructeur de l’Histoire ?

B. N. : La bombe dans ce livre est d’abord et avant tout le rappel d’une menace qui a offert à l’humanité la preuve de son extrême nocuité en août 1945 à Hiroshima et à Nagasaki. Une menace qui, quatre-vingts ans plus tard très exactement, semble avoir été évacuée dans l’angle mort de la mémoire collective. On peut donc parler à minima d’une menace largement sous-évaluée. Tenez : si l’on se fie aux données de la « Federation of American Scientists » pour l’année 2025, la Russie détiendrait pas moins de 5 449 ogives nucléaires, soit plus que n'importe quel autre pays, et tout juste après les États-Unis d’Amérique avec 5 277 armes nucléaires disponibles. À elles seules, ces deux puissances disposent de près de 90 % des armes nucléaires mondiales. En revisitant une actualité récente plutôt méconnue, à savoir les tentatives de l’Iran, mais aussi de la Corée du Nord, de se procurer le même uranium du Katanga qui permit à l’Amérique de semer l’hécatombe dans la baie d’Hiroshima, le roman flirte avec l’utopie d’un électrochoc dans la conscience du monde. Tout en sachant qu’une œuvre littéraire n’aura jamais le poids de l’action politique, il s’agit de rappeler que sur la question nucléaire, le pire est encore, hélas, devant nous. J’entends par là que contrairement à ce que prétendent ceux qui se sont adjugé le droit de décider de qui seraient les « bons détenteurs » de l’arme nucléaire et qui seraient les « États renégats » dont il faudrait se méfier, l’irréparable pourrait venir de n’importe quel coin de la planète. On se souviendra que la seule fois où l’arme nucléaire a été utilisée, ce fut parce qu’un haut dirigeant d’une démocratie libérale en avait décidé ainsi. Puisque vous parliez de métaphore – et là je m’en vais reprendre la formule utilisée par un ami qui vient tout juste de terminer la lecture de L’équation avant la nuit - je dirais que dans cette fiction la bombe se veut également une fable morale sur la science sans conscience qui n’est que la ruine des âmes. Une fable aux accents balzaciens qui vaut ce qu’elle vaut, à l’ère où l’humain repousse encore et encore les frontières de l’innovation technologique, tandis que l’intelligence artificielle l’accompagne dans des domaines aussi sensibles que les neurosciences ou l’industrie de l’armement.

[Blaise Ndala, né en République démocratique du Congo en 1972, est un écrivain d’expression française établi à Ottawa depuis 2007, où il exerce comme juriste dans la fonction publique fédérale. Son premier roman, J’irai danser sur la tombe de Senghor (2014), a remporté le Prix du livre d’Ottawa en 2015 et a été finaliste au Prix littéraire Trillium. Son deuxième ouvrage, Sans capote ni kalachnikov (2017), a notamment remporté le Combat national des livres de Radio-Canada en 2019, tandis que Dans le ventre du Congo (2021), finaliste au Prix de la Porte dorée et au Prix des Cinq continents de la Francophonie, a reçu le Prix Ivoire et le Prix Ahmadou Kourouma.]

Velimir Mladenović

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