Camus, contemporain capital
C’était il y a 80 ans. Le 8 août 1945, deux jours après l’explosion de la bombe atomique à Hiroshima, Albert Camus écrivait dans Combat : « La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie ». Rompant avec les commentaires immédiats plutôt admiratifs de la prouesse technologique, Camus poursuivait : « Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison. »
Qui ne voit à quel point ces paroles trouvent aujourd’hui un écho tout particulier ?
Camus demeure plus que jamais un « contemporain capital » – pour reprendre l’expression forgée par André Rouveyre pour André Gide. Contemporaine, et plus que jamais, est cette conscience morale liée à une force d’indignation intacte ; tout aussi contemporaine est cette attention à l’actualité, et à ce qu’elle engage de l’avenir du monde. Camus présente une conjonction exemplaire entre la figure du journaliste – sensible à ce qui arrive – et celle du moraliste – qui ressaisit les événements contemporains au prisme d’une exigence d’universalité.
On n’est donc pas surpris de voir à quel point l’œuvre de Camus – mais tout autant sa vie et ses prises de position – suscite encore aujourd’hui, plus de quarante ans après sa mort, autant de créativité que de débat. L’Étranger, contre-enquête, de Kamel Daoud, a proposé en 2013 un enrichissement à la fois inattendu et appréciable du texte par une réécriture postcoloniale saluée par le Prix Goncourt du premier roman. Oublier Camus d’Olivier Gloag, paru en 2023, a poursuivi de façon aussi radicale qu’outrancière la polémique qu’a toujours suscitée l’écrivain par ses œuvres comme par ses engagements. Et le cinéma n’est pas en reste. Après la tentative de Visconti, qui remonte à 1967, c’est François Ozon qui propose aujourd’hui une adaptation cinématographique de L’Étranger.
Rien n’est donc plus naturel que de faire « retour à Camus », comme le propose notre dossier. Pour renouveler et enrichir la connaissance que l’on en a – nourrie par d’innombrables ouvrages –, on a choisi ici de privilégier non les analyses ou interprétations mais les éclairages, sous trois angles majeurs : le rapport – essentiel – à l’Algérie ; celui – souvent minoré – au christianisme ; et enfin la question, obsédante chez Camus, de la culpabilité, articulée à une conscience aiguë de l’universalité du mal.
Daniel Bergez
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