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Autoportrait avec père

Ceux qui racontent leur vie ? Des « individus si entichés d’eux-mêmes qu’ils se [croient] aimés de l’univers entier et nous inflig[ent] journellement, sur les réseaux sociaux et ailleurs, l’étalage de leur petite vie, leurs petites amours, leurs petites névroses, leurs petits engagements, leurs petits coups de coeur et leurs rencontres inoubliables avec les sommités de saison et les derniers cons à la mode. » Voilà ce que pense des genres autobiographiques Lydie Salvayre, qui nous offre pourtant avec cet autoportrait à l’encre très noire une image d’elle-même aussi peu narcissique que drôle – et terriblement émouvante.
Lydie Salvayre
Autoportrait à l'encre noire
Ceux qui racontent leur vie ? Des « individus si entichés d’eux-mêmes qu’ils se [croient] aimés de l’univers entier et nous inflig[ent] journellement, sur les réseaux sociaux et ailleurs, l’étalage de leur petite vie, leurs petites amours, leurs petites névroses, leurs petits engagements, leurs petits coups de coeur et leurs rencontres inoubliables avec les sommités de saison et les derniers cons à la mode. » Voilà ce que pense des genres autobiographiques Lydie Salvayre, qui nous offre pourtant avec cet autoportrait à l’encre très noire une image d’elle-même aussi peu narcissique que drôle – et terriblement émouvante.

Pour éviter les pièges de l’égocentrisme, Lydie Salvayre, auteure d’une trentaine d’ouvrages dont beaucoup de romans, et âgée aujourd’hui de soixante-dix-sept ans, a la bonne idée de produire d’emblée dans son livre une voisine au prénom aussi blanc, Albane, que son encre à elle sera noire. D’une génération et d’une culture fort différentes, les deux femmes s’entendent sur tout, sauf sur la littérature. Comme beaucoup ces temps-ci, la presque trentenaire ne jure que par la new romance. Dans un récit, elle veut des confidences intimes, une love story passionnée et un méchant qui se met en travers, un peu de malheur, qui touche si possible un enfant, mais pas trop, et évidemment une fin heureuse. Alors Lydie Salvayre, qui est une femme de gauche et qui n’entend pas mépriser les aspirations, le « besoin d’espoir et de positivité » des gens simples, ainsi que le clame sa voisine, va s’efforcer de la satisfaire. Dans des « Notes égotiques » mais lapidaires, dans des évocations émues et pourtant pudiques, elle se remémorera sa honte d’enfant pauvre de réfugiés espagnols fuyant le franquisme, dont la gêne sociale se doublera de difficultés linguistiques. Elle précisera aussi combien cette honte la poursuivra, adulte, à Paris et dans les milieux littéraires, alors même que ses premiers romans connaissaient le succès que l’on sait. Timidité quasi maladive qui l’incitera à quitter la capitale et ses mondanités littéraires pour se réfugier non pas dans un désert comme l’Alceste de Molière (Le Misanthrope), mais peu s’en faut, à Nîmes, ce qui, à ses yeux en tout cas, est pratiquement la même chose... Elle aura également soin d’évoquer, puisqu’il le faut, sa première histoire d’amour, alors qu’elle est étudiante à Toulouse, avec le dirigeant local du Comité Vietnam national. Mais l’aventure ne se termine pas vraiment comme les bluettes dont sa voisine raffole : le Pablo de son cœur se révèle rapidement doctrinaire, sermonneur, péremptoire et lui rappelle par trop son stalinien de père qui a tant fait souffrir sa femme et ses filles. Bref, à chaque fois, à chaque chapitre, les bonnes résolutions de l’auteure désireuse de répondre aux aspirations de sa voisine Albane se noient dans l’encre noire de son écriture, de son expérience de la vie, de sa trajectoire de femme qui s’est construite dans la lutte et le refus des situations admises. Et cet écart entre le but visé et le résultat obtenu est toujours présenté avec une drôlerie qui entraine le lecteur même si, effectivement, il n’est pas en train de prendre connaissance d’une de ces new romances à la mode qui plaisent tant…

Ce qui se dégage en revanche puissamment de cet ouvrage, c’est le portrait d’une femme pour qui la littérature aura vraiment, sincèrement compté. À ce propos, Lydie Salvayre n’oublie pas de saluer les écrivains qui importent à ses yeux, qui l’aident et la soutiennent. Elle rend hommage à Quevedo, « le plus baroque des écrivains baroques. Excessif en tout », à Nietzsche, qui l’a « empêchée de tomber dans le ressentiment, morale d’esclave », à Rabelais, surtout, le romancier du rire qui n’a peur de rien et balaie, au profit d’une philosophie franche et gaie, la prudence, l’ordure et l’horreur. Pour qui se souvient de la langue policée, délicieusement châtiée que cette écrivaine chérissait tant jadis chez Racine et Pascal, son utilisation ici de termes grossiers, de locutions particulièrement orales (« je flippais grave », par exemple[1]) peut étonner. Mais elle participe de sa volonté de ne pas renier ses origines et, surtout, elle se conjugue avec tout un ensemble d’expressions soutenues, de vocables savants hérissés de grec et d’université, de percées stylistiques décisives et qui ont tôt fait de charmer le lecteur. Ce sont des accumulations en nombre et qui rappellent plaisamment celles de Gargantua ou Pantagruel, des anaphores et des épiphores prodigieusement véhémentes, une tirade des « non merci » éloquente et clin d’œil marqué à cet autre indomptable qu’est le Cyrano de Rostand… Son écriture oscille perpétuellement entre culture savante et univers populaire, glacis janséniste et truculence hispanique, classicisme et baroque. On n’est pas si éloigné alors de ce fragnol, mélange de français et d’espagnol que bredouillait sa mère mais recyclé ici dans le domaine des procédés stylistiques, dans une langue incomparablement plus consciente de ses ressources des deux côtés des Pyrénées. Par-dessus tout, avec l’aide de ses amis et les conseils de son compagnon, fondateur des éditions Verticales, c’est une certaine littérature qui lui a permis, estime-t-elle, de surmonter l’épreuve du cancer qui l’a frappée en 2014. « Les textes allègrement satiriques » de Rabelais, encore, mais aussi de Cervantes, Swift, Gracian, La Bruyère et quelques autres la « préservèrent de la mélancolie », écrit-elle – osons dire : de la dépression. La littérature comme thérapie jouissive et agissante, voilà une conception des Belles-Lettres qui déplace un peu les lignes...

Pourtant, l’essentiel de cet ouvrage n’est pas encore là. Il est dans la force, et de la force, il lui en a fallu ! pour revenir sur la figure honnie du père. Car dans cet autoportrait l’auteure ne dévoile pas tant son intimité qu’elle revient courageusement, lucidement, sur la figure du géniteur. « Je me souviens, enfant, d’avoir entendu ma mère confier à son amie Rose que se faire baiser par son mari lui faisait mal à la “chucha” (traduction la foufoune) ; il lui écartait brutalement les jambes et la pilonnait jusqu’à ce qu’il se vidange. » Et quand Lydie Salvayre se demande, non sans ironie, si c’est cela qui explique sa « peine à pétrarquiser sur le sujet avec un minimum de lyrisme », on comprend bien les répercussions, les conséquences que la brutalité paternelle a pu avoir pour la jeune fille qu’elle était. Or – et n’est-ce pas le miracle de cette introspection littéraire ? – au fil des pages ce père redouté, aux colères aussi violentes qu’imprévisibles et que toutes, son épouse comme ses filles, craignaient, se métamorphose aux yeux de la narratrice. À la faveur d’un spectacle de flamenco qui la tétanise sans qu’elle comprenne pourquoi, Lydie Salvayre se lance dans un nouveau questionnement concernant cet Andres Arjona Ramirez dont elle porte le nom (Salvayre est un nom de plume) et qui appréciait tant cette musique. Et si ce dernier était, finalement, non pas philosophiquement mais historiquement, un héros absurde, « étranger à la France, étranger à lui-même, étranger à sa propre famille » comme l’était au monde, à la société et à lui-même le Meursault de Camus ? Et si son exaspération tous azimuts, concernant aussi bien les patrons que ses proches, était le revers du choix « chevaleresque » selon sa fille, qu’il avait fait jadis, en 1936, d’abandonner l’« élégante aisance » d’un « dandy élevé dans une famille bourgeoise » au profit des idéaux républicains et du peuple espagnol ? N’était-ce pas cela qui avait fait de lui cet être « déchu, déclassé, un paria » se demande sa fille avant d’ajouter du bout des lèvres « un damné » ? L’auteure regrette alors la caricature que ses sœurs et elle ont préféré en faire à l’époque. Pire : elle avoue que c’est cette détestation de son père qui a été le point fixe de sa vie, ce qui l’a construite. Elle précise même que cela a été déterminant dans ses choix politiques : « j’avais eu un père méchant et dominateur qui rendait légitimes mes combats contre tous les méchants et dominateurs. » On mesure là l’écart qui peut exister entre le discours public, politique, et le cheminement intime, onduleux, fait de retours sur soi et de compréhensions rétroactives que permet une certaine littérature… C’est saisissant.

[1] p. 172.

Thierry Romagné

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