Victor Hugo à Jersey. Entretien avec Salim Bachi

Dans Le Rocher des Proscrits, Salim Bachi évoque l’exil de Victor Hugo à Jersey et en fait le lieu d’une quête spirituelle et littéraire. À travers cet entretien, l’auteur revient sur les enjeux historiques, existentiels et poétiques de son roman, ainsi que sur la figure d’un Hugo à la fois homme et mythe.
Salim Bachi
Le Rocher des Proscrits
(Plon)
Dans Le Rocher des Proscrits, Salim Bachi évoque l’exil de Victor Hugo à Jersey et en fait le lieu d’une quête spirituelle et littéraire. À travers cet entretien, l’auteur revient sur les enjeux historiques, existentiels et poétiques de son roman, ainsi que sur la figure d’un Hugo à la fois homme et mythe.

Velimir Mladenović : Votre texte se situe à Jersey durant l'exil de Victor Hugo. Comment avez-vous concilié le souci d'exactitude historique avec la nécessité d’une liberté romanesque propre à la fiction ?

Salim Bachi : J’ai beaucoup lu à propos du coup d’État du 2 décembre 1851 qui a conduit à l’exil de Victor Hugo. Il me fallait bien entendu comprendre les mécanismes à l’œuvre, politiques et intimes, pour « ressusciter » le poète. Il m’a fallu ensuite me mettre à la place du lecteur pour ne pas l’accabler de références historiques et biographiques. En gros, j’ai mis de côté la plupart des informations historiques pour retenir seulement ce qui pouvait servir la fiction, en renforcer le réalisme sans la faire tomber dans le documentaire ou la narration historique. Je ne suis ni un biographe ni un historien ; même quand j’écris sur des personnages historiques, je reste un écrivain, un romancier et, je l’espère, un poète qui rend hommage à un grand poète nommé Hugo. 

V. M. : Le thème de l'exil est central dans votre ouvrage, exploré à travers l’expérience d'Hugo et des autres proscrits. Considérez-vous que l’exil agit comme un révélateur identitaire ou plutôt comme un moment de crise existentielle chez vos personnages ?

S. B. : L’exil me hante depuis plusieurs années. Par mon histoire personnelle, je me considère moi-même comme un exilé. J’ai écrit un court essai sur l’exil d’Ovide. Oui, l’exil est à la fois un révélateur identitaire et peut-être aussi une faillite existentielle par le manque absurde qu’il génère lorsqu’il est subi, et souvent il l’est. Dans le cas d’Hugo et de sa famille, il provoque bien sûr une crise majeure qui sera résolue différemment par chaque membre de la famille. Il me semble que Victor Hugo est celui qui s’en sort le mieux, adaptant son exil, le surmontant grâce à un surcroît d’énergie créatrice. Il trouve à Jersey, l’île sur laquelle il finit par échouer après son passage à Bruxelles, les moyens d’une renaissance spirituelle. La nature autour de lui, l’Océan avec une majuscule, le confrontent à l’immensité. Il trouve là une forme de transcendance que l’on pourrait qualifier de panthéiste. Hugo fait de son exil une qualité existentielle qui le grandit, le rend universel, à l’image de l’Océan qu’il tutoie, harangue même les jours de tempête. On peut dire que l’exil à Jersey en fait le grand écrivain que l’on révère aujourd’hui : l’homme universel, le poète voyant, avant même Arthur Rimbaud qui n’atteindra jamais la même dimension. En revanche, il n’en va pas de même pour ses enfants qui périclitent pendant cet exil. Charles Hugo ne sera jamais le grand écrivain qu’il aurait pu être s’il était resté à Paris, François-Victor traduira certes Shakespeare, mais on sent bien qu’il ne comprendra jamais de la même manière que son père le dramaturge anglais. Quant à Adèle Hugo, enfermée, solitaire, elle sombrera dans la folie plus tard. Autour de lui, il faut bien le constater, c’est un naufrage.

V. M. : Vous évoquez le spiritisme des Hugo, notamment la pratique des « tables tournantes ». Dans quelle mesure ce recours à la spiritualité, aux sciences occultes, reflète-t-il selon vous une tentative des exilés de reprendre le contrôle d’un destin qui leur échappe ?

S. B. : L’occultisme chez les Hugo vient avec l’exil à Jersey et se termine juste avant le second exil à Guernesey. Il est importé de Paris par Delphine de Girardin qui initie la famille à cette pratique à la mode en France depuis sa naissance aux Etats-Unis. C’est le contre-coup spiritualiste ou spirituel d’une société occidentale de plus en plus matérialiste. Certes la religion est encore bien présente en France et en Europe, mais la société dite avancée s’en affranchit peu à peu. Il n’en demeure pas moins qu’en cas de crise grave, la raison matérialiste ne suffit pas à apaiser les douleurs intimes. Chez les Hugo, ballottés par l’Histoire violente de la France, éprouvés par la mort absurde de Léopoldine, l’occultisme est une tentative de concilier la science triomphante de l’époque et la spiritualité nécessaire pour surmonter des épreuves comme la mort d’une enfant ou l’exil politique. L’occultisme représente pour les Hugo à Jersey une solution temporaire à un isolement immense, à un sentiment de perte tragique et sans remède. La famille se retrouve et se ressoude autour des tables parlantes. Hugo retrouve un Dieu à sa hauteur en s’entretenant avec les tables. Victor Hugo a toujours été croyant, il ne faut pas l’oublier. Un croyant sans Église, dans un rapport direct à Dieu. En ce sens, les tables ne le choquent pas, à l’inverse de son fils François-Victor par exemple, plus sceptique.

V. M. : Votre écriture confère une place importante au corps et à ses souffrances, comme lors de la scène de baignade violente d'Hugo. Quel rôle cette représentation physique joue-t-elle dans votre réflexion littéraire ?

S. B. : Il y a, je le crois, un héroïsme à être vivant. Je sais que ce que je dis risque d’en faire bondir plus d’un. Pourtant, si l’on envisage les choses avec un peu de distance, la condition humaine est plutôt tragique, souvent douloureuse, et le corps porte en lui sa propre fin. Nous vivons dans notre chair une forme de calvaire quoiqu’en disent nos contemporains qui exaltent le sport, la santé et la jeunesse éternelle. Seulement voilà... la jeunesse n’est qu’une brève étape de notre vie, la santé n’est pas une donnée certaine mais relative, et nous mourrons tous. Victor Hugo est un homme qui vieillit, certes très bien pour son époque, mais il est persuadé au moment de son exil à Jersey d’être un vieillard condamné à ne jamais revoir la France. Il se sent fatigué et vieux ; d’ailleurs les photographies de l’époque en attestent ; ce qui est normal à cinquante ans, ce qui était normal au milieu du dix-neuvième siècle en tous cas où l’espérance de vie était d’une quarantaine d’années pour un homme et beaucoup moins pour une femme. Pour moi, pour le réalisme du roman, il fallait donner vie à Victor Hugo, donner vie à ses familiers, et cela passait par une représentation juste des corps des différents personnages, en dépit de leurs fatigues et de leurs « accidents » de santé. Il me fallait donner à voir des êtres vivants en lutte contre les éléments, en lutte contre la dépression, en lutte pour la vie ou la survie. L’épisode de la nage et de la quasi-noyade de Victor Hugo est un fait avéré. Je n’ai même pas eu à le romancer. Les Hugo sont marqués par leur exil, au moral comme au physique. Les proscrits sont détruits par les privations, l’éloignement et la misère dans laquelle ils sont tombés depuis leur départ de France. Oui, j’ai essayé de les dépeindre de manière réaliste avec leurs misères morales et physiques, blessés à l’intérieur comme à l’extérieur. Hugo se traîne sur la plage, le genou ensanglanté, et il a mal comme nous aurions tous mal. Il tousse et crache aussi, s’avance péniblement vers l’image du calvaire d’un autre proscrit, Julien Damascène Hubert, cloué à sa croix, une croix bien réelle1.

V. M. : Quelle vision souhaitiez-vous précisément donner de Hugo à travers ce portrait ?

S. B. : J’ai voulu faire le portrait physique, moral et spirituel du plus grand poète du dix-neuvième siècle. Et celui-ci ne pouvait qu’être nuancé, profond et contradictoire, sombre et lumineux comme l’était Victor Hugo. Je me suis un peu éloigné des représentations de l’homme que l’on voudrait figer aujourd’hui dans une sorte d’imagerie d’Épinal d’un saint laïc qu’il n’était pas.

V. M. : Les personnages secondaires qui gravitent autour de Victor Hugo, comme Juliette, Charles ou encore Delphine de Girardin, possèdent une profondeur psychologique remarquable. Comment avez-vous travaillé ces figures historiques pour dépasser leur simple rôle d'accompagnement et leur donner une autonomie narrative propre ?

S. B. : Toujours en essayant d’échapper au portrait « unidimensionnel », en leur offrant une profondeur. Juliette Drouet est magnifique d’intelligence, de force, d’imagination et d’humour. Il suffit de lire ses lettres à Hugo pour la saisir. Delphine de Girardin est une écrivaine célèbre, reconnue, célébrée en son temps ; il me fallait lui rendre hommage, même brièvement. Il en va de même pour Adèle Hugo, sa fille, qui tient un journal extraordinaire sur leur vie à Jersey, qui compose de la musique, dont le destin est sacrifié pour la grandeur de ce père quelque peu ingrat. Adèle Hugo mère, elle aussi, n’est pas en reste : elle écrit la première biographie de son mari, c’est une femme d’une grande intelligence que la mort de sa fille aînée a probablement brisée. Les fils Hugo sont aussi talentueux que leur père... mais comment surpasser un père aussi écrasant et dont la force de travail est tout simplement titanesque ? Oui, je suis tombé amoureux de ces êtres dévoués à la gloire de leur père, mari ou amant. Et quand on aime profondément, on donne à vivre.

V. M. : Lors des séances de spiritisme, Hugo invoque une véritable constellation de personnages illustres tels que Shakespeare, Dante, Molière, Mahomet, Charlotte Corday ou encore Aristote. Comment expliquez-vous ce choix éclectique de personnalités historiques et littéraires, et en quoi cette assemblée hétéroclite de spectres révèle-t-elle les aspirations, les angoisses ou les questionnements existentiels qui hantent votre personnage principal ?

S. B. : Les tables parlantes sont une pratique collective des Hugo, et principalement de Charles Hugo dont les aspirations immenses ont sans doute été détruites par la proximité du père. Disons qu’elles reflètent les aspirations et les questionnements des uns et des autres, mais qu’elles remplissent un peu le même rôle : conforter et réconforter les exilés dans leur solitude, répondre à leurs questions et inquiétudes les plus profondes, les divertir aussi. Les tables parlantes ne s’adressent pas à Hugo seulement, elles s’adressent à tout son entourage et probablement s’adressent-elles à nous tous. Qui sommes-nous, où allons-nous, sommes-nous seuls ? Nos vies ont-elles un sens ?

1. Ce calvaire (représentant le Christ en croix) a été sculpté dans le granit par Victor Hugo lui-même vers 1864, devant sa maison d’exil à Jersey. Peut-être par jeu ou pour personnaliser son oeuvre, Victor Hugo a gravé le nom de son personnage de fiction (Julien Damascène Hubert, le chevalier de La Légende des siècles) sur le socle de ce calvaire.

[Né à Alger en 1971, Salim Bachi a publié Le Chien d’Ulysse (Gallimard, 2001), La Kahéna (Gallimard, 2003), Tuez-les tous (Gallimard, 2006), Les douze contes de minuit (Gallimard, 2006), Le Silence de Mahomet (Gallimard, 2008), Le Consul (Gallimard, 2014), Moi, Khaled Kelkal (Grasset, 2012), Dieu, Allah, moi et les autres (Gallimard, 2015) et Le Rocher des Proscrits (Plon, 2025).]

Velimir Mladenović

Vous aimerez aussi